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Yves Cadot : « Apporter des éléments à la pratique »

Sortie de l'ouvrage « Promenades en judo »

À l’occasion de la sortie de « Promenades en judo » (Éditions Metatext*), entretien avec Yves Cadot. Membre de la rédaction depuis plus de 15 ans, il est le « monsieur culture judo » de L’Esprit du Judo auquel il contribue depuis les débuts du titre il y a dix ans. Yves Cadot ? Un universitaire brillant, sans doute le plus grand spécialiste des écrits de Jigoro Kano en Europe et une référence jusqu’au Japon, un judoka passionné (5e dan) et un homme d’une grande qualité, le genre de partenaire d’entraînement que l’on aime tout simplement retrouver au dojo puis autour d’une bière. Parce que son travail est unique, nous nous autorisons exceptionnellement cette interview d’un des membres de notre rédaction, indéfectible soutien à notre aventure collective.


Emmanuel Charlot / L'Esprit du Judo / 2015

Dans quel état d’esprit écris-tu ces chroniques ?
Le premier boulot est d’être le plus fidèle aux écrits et de mettre du contexte à une parole qui a tout de même 130 ans. Le monde dans lequel Jigoro Kano a prononcé ses discours n’est pas le même que celui d’aujourd’hui. Mon ambition est donc d’aider à lire. Mon approche reste universitaire avec des sources, des références.

Mais tu t’es astreint à un important travail de « vulgarisation » aussi…
C’est l’autre facette de mon travail, qui est en évolution constante : dans les dojos, en stage, les gens me posent des questions, des judokas qui ont 40 ou 50 ans de judo derrière eux m’interpellent parce qu’ils se posent des questions. Et c’est là tout l’intérêt de ces chroniques. Il ne s’agit pas seulement d’un travail de rat de bibliothèque mais d’apporter des éléments concrets que les gens, toi, moi, peuvent greffer sur leur pratique.

Concrètement, comment se passe cette écriture ?
C’est toujours très frustrant (rires) ! J’ai mon carnet avec plein de sujets, des bouts de textes, j’en choisis un, je me dis souvent que ça va prendre dix lignes. Au final, ça fait 15 000 signes, c’est-à-dire 5 pages… Mais je n’en ai que deux ! Alors je coupe, je coupe encore, en essayant de rester le plus expressif possible, de trouver des portes d’entrée, des formules. J’essaie de donner envie, un peu comme à un enfant qui devrait lever un coin de drap pour découvrir un jouet, puis un autre… Au début, face à la feuille blanche, j’étais très prisonnier de mon travail de thèse.

Justement, est-ce que ton écriture a évolué au cours de ces années ?
Heureusement ! (rires) Emmanuel (Charlot), a souvent insisté pour que je dépasse le cadre universitaire, en me disant « Mets de toi dedans ». De moi ? Parler de soi, ce n’est pas facile, et est-ce que ça intéresse les gens ? Est-ce qu’ils ne vont pas trouver que je parle de moi justement. Mais il a raison. J’ai appris que c’est effectivement un bon truc stylistique pour être expressif et trouver des portes d’entrée parce que, finalement, cela rejoint souvent des expériences de tatami ou des images que nous connaissons tous, que nous pouvons identifier. La première fois que je pense avoir vraiment réussi ça, c’est pour « Des oreilles et du judo » (L’Esprit du Judo n°19, avril-mai 2009).

Qu’est-ce que cela t’apporte ?
C’est précieux parce que cela demande une démarche réflective sur ma propre pratique. Cela me met en lien avec le lecteur. Je te le dis franchement : jusqu’à il y a peu de temps, je m’étonnais que les gens me disent « Je vous lis ». Ah bon ?! Les gens me lisent… C’est un plaisir, cela me replonge aussi dans ces différentes chroniques parce qu’une fois envoyées à la rédaction, je les oublie.

Ce que tu proposes, c’est une interprétation de textes auxquels très peu de gens ont accès…
C’est exactement ça, une interprétation… et des références systématiques. Les commentaires qui me reviennent font parfois part de l’aridité de certaines de mes chroniques. Je l’entends, mais ma posture est celle d’apporter des éléments, de donner mon interprétation et surtout d’en donner les sources. Parce que je peux comprendre que l’on ne soit pas d’accord avec moi, que l’on ait une interprétation différente, mais nous devons parler de la même chose. Or, je regrette parfois que certains ne partagent pas leurs sources, notamment sur internet où l’on voit tout et n’importe quoi.

Certaines certitudes sont même parfois bien ancrées, comme récemment sur la date de naissance de Jigoro Kano…
J’ai précisé cela sur quelques sites il y a peu, oui. Plus généralement, j’ai souvent entendu dire « Si Kano était là, il ne serait pas content… ». La question est donc simple : que disait Kano ? Je me consacre à mettre les éléments les plus justes possibles dans le cadre des traductions, à la disposition des gens. Je ne veux surtout pas imposer une vision des choses, je dirais même que je n’essaie de ne convaincre personne. Je mets en avant des arguments. Mon objectif est que les gens trouvent du sens là dedans et que cela suscite l’envie de chercher.


Emmanuel Charlot / L'Esprit du Judo / 2015

Il y a une soixantaine de chroniques dans ton livre. Est-ce que certaines t’ont marqué plus que d’autres ?
J’ai eu beaucoup de difficultés à en écrire certaines, d’autres se sont presque écrites toutes seules. Après, ce sont des images, les conditions d’écriture qui me reviennent, comme celle sur « La répétition » (n°21, août-septembre 2009). J’étais en retard, en déplacement à Shanghai, j’ai le souvenir de cette chambre d’hôtel et du soleil qui se couche. J’ai du terminer vers 3h du matin. Mail envoyé… et du repos. Je me souviens aussi de celle sur les « CNTP, le judo au labo » (n°24, avril-mai 2009, NDLR), écrite durant des fêtes de Noël… Je n’en voyais pas le bout !

Y a-t-il une chronique que tu n’as pas encore écrite et qui serait importante au moment de ce bilan justement ?
Elles sont nombreuses ! Mais je me suis effectivement posé la question au moment de ce recueil qu’est « Promenades en judo ». Avec la chronique « Simplexité » (n°53, décembre-janvier 2015), j’ai vu que cela faisait un truc rond, bouclait un cycle. Elle a été celle dont j’avais besoin pour résumer ma vision des choses. En ajoutant la chronique inédite « Finir sur un bon », une expression d’Hiroshi Katanishi, j’ai le plaisir de finir ce livre.

Après « Du judo et de sa valeur éducative comme pédagogique » et ce « Promenades en judo », quels sont tes projets ?
Continuer dans L’Esprit du Judo, notre « EDJ » d’abord. Je vais aussi continuer à parler au monde du judo avec deux grandes conférences de Jigoro Kano qui me restent à traduire, mais, avant cela, je vais sûrement éditer de petites thématiques, des textes courts qui répondent à des questions des professeurs de judo, ce à quoi ils doivent penser en enseignant, leur faire savoir la mission que Jigoro Kano voyait pour eux, apporter de la culture, qui manque à mon sens, aux professeurs en formation que je vois en BPJEPS ou en CQP. J’aimerais aussi aborder les katas. Mais je crois que c’est aussi important d’ouvrir cela au monde académique, de montrer ce que le judo et les budo en général ont à apporter à notre société, que ce sont des sujets intéressants. Je travaille notamment sur une histoire des budo. Il y a encore beaucoup à faire, dans notre langue mais aussi en japonais, et pourquoi pas en anglais. J’en ai très envie.

* L’ouvrage est disponible aux éditions Metatext (Collection paroles d’experts), au prix de 19,50€. www.metatext.fr

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