17:31 28 nov

Tori - Sandrine Aurières Martinet

Une championne sans déficit


Photos  Philippe Caron

Peut-être plus exposé que jamais, le judo handi retourne à son anonymat une fois la page des JO (Pardon paralympiques !) tournée. Deux finales olympiques en 2004 et 2008 avant un titre à Rio après avoir abandonné en demie des JO de Londres, cheville brisée… l’Auvergnate, installée à Mâcon et licenciée à l’USO voit sans doute plus de choses dans son parcours que bien des valides. Rencontre en mode TGV avec une femme au caractère bien trempé.

J’ai du chercher profond en moi
Mon handicap est génétique. J’étais assez en colère quand j’étais gamine, contre mes camarades qui se moquaient de moi, contre ma scolarité qui a été difficile. Le judo m’a apaisée. Le mercredi, je faisais de l’AS tout l’après-midi, ça permettait de faire sortir ce qui me bouffait, par le sport. C’est lui qui m’a permis de m’intégrer socialement, le judo surtout. Sur le tapis, je n’étais plus celle qui restait la dernière au moment de faire les équipes. Le sport de contact, c’est ce qui me fallait. Mes parents ne m’ont pas élevée dans le handicap. Je devais me débrouiller et c’était d’ailleurs très bien comme ça. Je ne suis venue au handi qu’en 2002 après pas mal d’années avec les valides. Le judo m’a permis d’avoir une vie de malade ! Je suis mariée, j’ai deux enfants, un boulot de kiné, extra, dans lequel je me forme tous les jours dans l’échange aux autres, un sport dans lequel je suis dans le dépassement de soi. Cela m’a obligée à m’adapter, à faire plus d’efforts parfois, mais cela m’a rendue plus forte. Parfois, je me pose la question : est-ce que si je n’avais pas eu ce problème de vue, je serais allée chercher aussi profond en moi ? Si je ne remercie pas mon handicap, je sais qu’il m’a forgée, m’a donné des buts, m’a amenée à ne rien lâcher dans cette société où, il n’y a pas grand-chose d’organisé pour les handicapés, où l’environnement nous met en situation de handicap presque tout le temps. D’ailleurs, moi, je ne me sens pas vraiment handicapée. Un handicap visuel, il y a pire dans la vie.

Poser les mains et le déséquilibre
La première commission handijudo date de 1972. Depuis une ou deux olympiades, il se passe quelque chose. Depuis Londres, nous sommes intégrés sur les stages valides. Nous, il fallait aussi que l’on prouve sur le tapis qu’on avait le niveau d’y être, que nous n’étions pas juste là pour que ce soit joli ou sympa, à la fois par rapport à l’encadrement valide et par rapport aux combattants eux-mêmes qui n’attendaient pas après nous. L’adaptation a simplement été de tenir le kimono. Les filles m’ont croisé une fois, puis deux et c’était lancé. Nous faisons partie de la même équipe. Quand à celles qui ont joué le jeu ou ma partenaire Gabrielle Wuillot, elles ont vu que poser les mains, cela ouvre une nouvelle problématique : souvent, elles ne sont pas bien, elles n’ont pas l’habitude. Or, ça peut arriver en combat face à une adversaire très forte, très puissante au kumikata. La première qui est venue m’inviter, c’est Priscilla Gneto – qui a d’ailleurs mis le masque il y a plusieurs années déjà. Ça m’a fait drôle, j’ai pris ça comme une marque de respect et de reconnaissance. Là aussi, c’est une petite victoire dans mon, dans notre intégration.

8 septembre 2016, derrière le titre
Ça y est, j’y suis, je l’ai fait. Il y a un laps de temps où je me demande si on est dans le réel ou non… puis j’explose, j’exulte parce que je me dis que ça doit être vrai. Je saute dans les bras de Cyril Pages (Entraîneur national). Mon mari, mes parents, mon fils, ma belle famille, mon ostéo qui est aussi ma meilleure amie, sont là. J’avais vu les images d’Emilie (Andéol) qui retrouve son frère dans les gradins quelques jours plus tôt et l’émotion que ça dégageait. Cette fois, c’était pour moi. C’est indissociable de la victoire. Désormais, nous sommes trois à l’avoir fait. Karima Medjeded (-48kg) et Cyril (Jonard, -81kg), à Athènes en 2004, et moi. C’est ma plus belle compétition parce que c’est celle dont je suis la plus fière en terme de concentration. J’ai fait tout un travail autour de l’hypnose avec Olivier Madelrieux. J’ai appris à croire en moi, à ne pas douter, à rester concentrée toute la journée dans la chambre d’appel où ça peut aller très vite comme être très long. Je n’ai jamais eu peur, même quand une séquence était moins bonne, que j’avais une douleur, rien ne m’a fait sortir de mon combat. Je ne me suis pas laissée envahir comme cela m’était arrivé en finale à Pékin où j’avais très mal géré mentalement. Je ne sais pas si je saurai reproduire ça, mais c’était assez génial. Cela s’est combiné avec le soutien de mon ostéo, Stéphanie. Et les progrès effectués avec Cyril Pages. Nous avions bien travaillé avec Antoine Hayes sur l’olympiade précédente, mais Cyril a bougé les lignes. Il est sur un pôle et possède donc une expérience différente. Il a su nous amener plus loin, avec un schéma tactique adapté et exigeant. Il a su aussi trouver quelques trucs pour potentialiser mes techniques, m’amener à yoko-tomoe-nage. Le titre, c’est tout cela. Olympique, paralympique… Peu importe, c’est une histoire construite en commun avec les entraîneurs, les kinés, la famille, les partenaires, ceux qui m’ont véhiculée, ceux qui ont gardé mes enfants et ont rendu ça possible. Cette médaille ne vaut pas moins qu’une autre. Pour tous les gens que je croise d’ailleurs, c’est un titre olympique, c’est ce qui compte.

Relève, un horizon obscur
Nous n’étions que deux aux JO. Cyril va fêter ses 41 ans, j’en ai 34. La problématique, c’est que le niveau a tellement augmenté en quelques années que l’on part de très loin. Comme pour les valides, pour penser le haut niveau de demain, il faut une démarche qui associe projet scolaire et projet sportif réalisable. À cette différence que les valides ont des pôles espoirs et des pôles France qui permettent de faire les deux, puis ensuite à l’Insep, en étalant les études plusieurs années. Pour nous – je n’ai pas pu étaler mes études sur six ans, donc je peux en parler – c’est compliqué de gérer les deux. Et puis les handi, il faut les détecter assez tôt. Cela implique d’aller chercher les personnes en situations de handicap pour les amener au judo, les accrocher, qu’ils aient envie de faire de la compétition, qu’ils soient reconnus B1, B2 ou B3 par les critères internationaux. C’est un parcours du combattant, alors même qu’on parle souvent déjà des problèmes récurrents de professionnalisation que connaissent les valides. La solution ? D’abord, nous avons besoin d’une vraie reconnaissance, pas seulement tous les quatre ans. Mon parcours est un cas particulier. Mais, par exemple, après ma fracture à la cheville en février, je n’ai pas repris mon travail d’assistante kiné en cabinet libéral jusqu’aux JO pour les préparer. J’ai perdu 2000 à 3000€ par mois durant toute la prépa, voire plus quand je me suis mise à 100% dans la prépa. Heureusement, il y a la prime de la médaille d’or ! (Rires).

Et maintenant ?
Je ne suis pas lassée des tatamis. Je sais juste que là, pendant plusieurs mois, je vais être davantage à la maison et au cabinet car mon mari, militaire, va être amené à partir en mission. Je ne vais pas m’entraîner beaucoup. Quand il sera de retour, on verra. Je pourrai revenir, mais sous certaines conditions. Que va devenir la commission handisport qui dépendait de la FF Handisport ? La FFJudo l’a officiellement demandée en décembre. Nous sommes à un moment charnière. Je suis prête à m’investir et à apporter mon expérience et en même temps, on ne sait pas où on va ni quels vont être les moyens et les personnes. Moi, j’ai besoin de savoir. J’ai dit après Rio que j’allais finir là-dessus, mais je n’en suis plus certaine. Si je reviens comme athlète, ce sera avec un projet assez spécifique dont je ne sais pas si il sera validé. Ma motivation ? C’est Tokyo, forcément particulier par les judokas. Je ne suis pas Teddy Riner, mais je pense que lui comme moi, finir là-bas, ce serait juste beau. Il faudra voir si j’en ai la capacité, si je suis crédible sportivement pour aller chercher un podium. Sinon, je resterai tranquillement chez moi avec mes enfants.

Les autres actualités similaires

Original-web-encartedj310x310-181017
Original-mizuno
Original-pav%c3%a9_skilbill
Original-original-310_militaires
Original-pav%c3%a9_boutique_edj
Original-pav%c3%a9_310__code
Original-original-310_veterans
Original-pav%c3%a9_pp_judo
Original-original-310_cjuniors
Original-original-310_cadets
Original-original-310_para_judo
Original-original-310_regions
Original-creps_2018
Original-stage_judo_1-4_page
Original-abonnement_sensei_10_ans_60_numeros