13:06 03 jul

Déglise noblesse d’épée

Il y a 70 ans il s'engageait dans la France Libre

Juillet 1943-Juillet 2013 : il y a 70 ans, Maurice Déglise s’engageait dans la France Libre. Retour sur un  hussard de la fédération française, qui a engagé toute sa vie dans le judo français avec vaillance et fidélité. Il en a été des années l’un des hommes d’action les plus efficaces. L’Esprit du Judo l’avait rencontré en 2004.

© D.R. - L'Esprit du judo / Maurice Déglise, dit "le roseau".

Ton môme fait des bêtises…
Comme j’étais orphelin de mère, mon père m’avait laissé chez mon oncle et ma tante pour aller bosser. On était Savoyard, j’ai passé toute mon enfance dans un petit village de la Maurienne, à 900 mètres d’altitude, Bonvillaret… Quand j’ai eu dix ans, mon père m’a emmené avec lui à Grenoble. Je suis allée trois ans à l’école et ensuite j’ai fait trente-six métiers : tripier, porteur de pain, agent des PTT. En 1942 j’avais dix-huit ans. Les Allemands étaient en France et je n’aimais pas ça. Je distribuais des tracts, je faisais passer des armes à la résistance, ce genre de choses. Un jour, un ami de mon père qui avait des informations est venu lui dire : « ton môme fait des bêtises, il va se faire avoir ». Alors, pour éviter l’arrestation, je me suis engagé dans l’armée avec le projet de me faire affecter en Afrique du Nord et de déserter pour passer par la Libye et rejoindre finalement les forces de la France libre en Angleterre. C’est ce que j’ai fait.

Special Air Service
En Angleterre, je me suis engagé comme volontaire parachutiste avec l’idée de participer à la libération française. C’était le « Special Air Service », une section qui a participé à tous les coups durs et qui continue : en ce moment, ce sont eux qui courent après Ben Laden ! La formation était terrible – on nous attaquait à l’arme blanche et on nous tirait dessus a balles réelles ! Et j’ai pleuré plus d’une fois. En quelques mois j’avais prix dix kilos de muscle. On était jeunes et exaltés, on se battait souvent et pour rien, par fierté, avec les Américains et les Anglais… J’ai sauté sur Magnac-Laval, derrière les lignes ennemies. Un commando de dix, qui a terminé à six. On sabotait, on attaquait, on empêchait que les renforts puissent s’organiser. On a été récupérés et, quelque temps plus tard, on est intervenu en Hollande. On était si fous à ce moment-là qu’on a pris ça pour une récompense… La guerre, je l’ai vue de près. Et des choses vilaines. Cela m’a rendu humaniste. Ma hantise, c’est de vivre dans une société totalitaire. Je pense que c’est ce qui arrive quand on renonce individuellement, que l’on est permissif avec soi-même. Alors « l’autorité », elle vous est imposée de l’extérieur.

Antibes à 21 ans
Après la guerre, j’ai fait huit mois de stage au Bataillon d’Antibes. On pratiquait l’athlétisme, la boxe, la lutte, l’escrime… j’ai même fait des sélections pour entrer en équipe de France. C’est là que j’ai découvert le judo. Il y avait Bernard Midan, le futur « inventeur » du code moral, qui était ceinture marron, Jean De Herdt, l’une des seules ceintures noires de l’époque, qui passait de temps en temps. J’ai tout de suite été conquis. Quand j’ai été muté à Pau comme moniteur parachutiste et close-combat, on m’a demandé de monter une salle de judo en dehors de la caserne. À l’époque, j’étais ceinture verte, on s’entraînait dans la cour d’un hôtel, sur des copeaux de sciure recouverts d’une bâche. J’allais quatre jours tous les deux mois à Toulouse, chez Gilles Maurel, qui était ceinture noire. On avait aussi monté une section à l’intérieur du camp… et tous les matin à huit heures, j’étais au garde à vous parce que le Général Hairey voulait faire du judo ! Il a fini ceinture noire…

© D.R. - L'Esprit du judo / Une jeunesse marquée par la guerre pour le "para".

La partie de cartes
J’ai vu Shozo Awazu à Marseille. On nous a dit : « Il y a un gars qui arrive avec Kawaishi ». On a voulu voir cela. Il m’a presque assommé avec o-soto-gari ! J’ai découvert aussi Ishiro Abe. Quel judoka… C’était une autre époque. Diffuser le judo à ce moment-là, ce n’était pas toujours facile ! je me souveins que Zin et Piquemal, deux grands judokas, avaient montés un petit numéro autour de la partie de cartes de Marcel Pagnol. Cela se terminait par des projections dans tous les sens ! On allait souvent dans les villages pour faire des démonstrations et le curé venait nous voir pour nous dire «  attention, il y a des fous chez moi !». Et il fallait casser la gueule aux paysans qui venaient tester notre judo. Heureusement des trucs j’en connaissais. Pour les plus costauds, une claque sur les oreilles pour les désorienter avant de les projeter ! On était après-guerre et, pour les gens, le judo c’était encore le cri qui tue…

Saïgon dojo
En 51, j’étais champion de France militaire des ceintures marron. Je passais mon premier dan devant Kawaishi et il me disait : «Vous c’est bon pour ceinture noire, mais mental, pas trop bon ». Mais comme je partais cette année-là pour l’Indochine, il a fini par me la donner. J’ai créé un club sur place, à Cap St Jacques, à l’entrée de la rivière Saïgon. C’était le « Judo Club Air de Saïgon ». C’était la guerre, mais on a organisé un championnat et c’est comme cela que je suis devenu champion d’Indochine des ceintures noires. J’ai même été invité pendant quinze jours dans le palais du Prince Sihanouk. Je faisais une démonstration de judo tous les jours. J’ai quitté l’Indochine en 1954, juste avant Dien Bien Phu.

Le Jujitsu Club de Pau
Au retour de Saïgon, j’ai fondé le Judo Club Béarnais…qui a commencé dans un arrière salle du « Café Riche ». On avait vingt-quatre mètres carrés et on était cent cinquante ! On a eu ensuite une salle plus grande dans un autre café, « Le Champagne ». C’est là que venait pratiquer Monsieur Despeau…qui était le patron du Casino de Pau. Il a fini par nous offrir une salle à l’intérieur du Casino, dans laquelle on est resté très longtemps. Jusqu’à ce que le maire, Monsieur André Labarrère, nous construise une salle. C’est comme ça que les clubs se sont montés au début du judo.

La guerre des judo
En 1960, j’ai quitté l’armée et j’ai laissé ma première vie derrière moi, à tel point que quinze ans plus tard, certaines personnes avec qui je travaillais tous les jours n’en avaient aucune idée. Au fond, même si je défends l’armée, ce n’est pas vraiment ma culture et je ne suis pas fondamentalement un militaire. Mais c’est ma formation et c’est vrai que j’ai le sens de le hiérarchie et l’esprit de corps. Je me suis engagé à la fédération de judo à vie. Pour moi, le judo c’était la fédé, et vice-versa. Et puis j’ai eu un guide merveilleux en la personne d’Henri Courtine. Mais j’étais dans le Sud. À Bordeaux, il y avait les tenants du Collège avec Michigami, à Toulouse les tenants du « judo Kodokan » avec Abe. Cette époque n’a pas toujours été belle et il y a eu des grosses bagarres entre les hommes, des choses dites ou faites dont je n’ai pas trop envie de me souvenir. Mais je dois dire que j’appréciais leur école et que je comprenais leurs préoccupations. Tout ce monde-là aimait le judo… Aujourd’hui, je ne voudrais pas d’un judo de compétition, dur et extrêmement exigeant physiquement, et celui des autres, plus traditionnel…Ce serait grave.

Le judo m’a lavé
Quand j’ai découvert le judo, j’étais presque fou. Faire la guerre comme je l’ai faite, cela laisse des traces et beaucoup de mes anciens camarades ont très mal tourné. J’avais un grand trouble en moi, le judo m’a lavé du passé. Il m’a aidé aussi à ma canaliser. Je ne supportais rien, le judo m’a donné des règles intérieures. Ce n’était plus de la contrainte, c’était un choix personnel librement consenti des règles de la vie, apprises par le judo. C’est cela, la vie et la liberté : accepter ses responsabilités et avancer les plus loin possible, dans le plaisir. Et rendre des comptes aux autres, parce que l’on dépend toujours de quelqu’un. Celui qui ne veut rendre de comptes à personne… Mais cela a été dur, car c’était difficile de revenir en arrière. Je me sentais immortel et invincible, je n’acceptais rien. Des tours de c…, je peux dire que j’en ai fait ! il a fallu que je me calme, que j’accepte de repartir sur des bases saines et d’engager mon énergie plus sérieusement. J’ai arrêté de faire l’andouille et je suis devenu sérieux. Je suppose qu’il y a un temps pour tout.

© D.R. - L'Esprit du judo / Le conseiller technique "inter-zones" avec le grand champion du moment: Thierry Rey.

Mon engagement
Même si certains m’avaient surnommé le « roseau », je ne peux pas dire que je suis un grand expert de judo. Je suis un gars moyen passionné par le judo. Mes qualités ? être capable de travailler tous les jours jusqu’à dix heures du soir et peu dormir la nuit ! C’est mon engagement dans les structures qui a été ma façon de rendre ce que j’avais reçu. C’était l’esprit de notre génération : on était tous des enseignants de judo avant tout et on luttait, parfois les uns contre les autres, pour le défendre et le faire avancer. Moi, après ce que j’avais vécu jeune, j’avais un peu de recul dans ce genre d’affrontement ! je crois bien que, lorsqu’on m’a demandé de prendre en charge l’arbitrage français, c’est parce que l’on pensait que je serais à même de mener les réformes nécessaires à l’époque. Il fallait faire entrer des jeunes, organiser un « tournus » officiel, une hiérarchie saine. Il y a sûrement aujourd’hui des gens qui ne m’aiment pas beaucoup… Avec moi, c’est du direct, mais je crois que j’ai toujours été franc du collier, plutôt simple à cerner. J’ai toujours abordé chacun en face et même s’il m’est arrivé d’être trop exigeant et parfois injuste, je le sais, j’espère avoir été toujours droit.

Le principe du judo
Le judo, c’est merveilleux. C’est tellement riche… Son principe ? Si tu le connais, explique-moi ! Des hommes comme Bernard Midan étaient capables de nous faire le faire en en parlant. C’était plus qu’un ami, un frère. Moi, je sais juste que c’est bien. Que c’est à la fois un défoulement, une détente, un partage, que les ouvriers et les PDG s’y côtoient dans un contact direct et fraternel, que le gars y est à nu, avec le même kimono que le voisin, le même travail, la même sueur. Tout le monde est sensible à cela, même la « France d’en haut ». Je sais qu’au bout de vingt ans de sueur, de combat et d’étude, l’homme devient meilleur. Voilà l’esprit du judo.

J’ai bien vécu
Avec moi, on peut y aller, on peut s’amuser, je ne vais pas vieillir !... Enfin si bien sûr, je vais vieillir. J’ai d’ailleurs eu un triple pontage en urgence, j’ai fait mon testament, et finalement j’ai bien récupéré. Je suis actif par nature et aujourd’hui encore je fais tous les jours une à deux heures de gym et de VTT. Je suis inscrit dans un club, je m’entraîne avec des gens jeunes, je suis vieux et tout le monde est content ! À quatre-vingts ans, j’ai fait ma vie. J’ai croisé des gens célèbres, j’ai vu le Général Montgomery, le Général De Gaulle à un mètre de moi, j’ai voyagé, j’ai fait des choses passionnantes. J’ai eu une vie vraiment formidable. Un regret ? Peut-être de n’être pas allé assez longtemps à l’école.

© D.R. - L'Esprit du judo / 1975, une date. Le président Pfeiffer et André Labarrère lui remettent son 6e dan et les honneurs de sa ville de Pau.

Le judo, une cérémonie

Quand on me parle d’efficacité, quand je vois deux compétiteurs se regarder comme s’ils étaient ennemis et qu’ils allaient s’entretuer, franchement je trouve cela ridicule. L’efficacité en combat, casser un ennemi, je connais, je l’ai fait et c’est dégueulasse. Le judo, c’est l’inverse de cela ! On ne casse pas un ennemi, on contrôle un adversaire et, en apprenant à le contrôler, on parvient à se contrôler soi-même. C’est une histoire de dignité et de respect. C’est la vie. Ce qui compte dans le judo, c’est qu’il soit beau et la beauté, c’est le principe maîtrisé. Voir combattre Shozo Fuji par exemple (quatre fois champion du monde en 1971, 73, 75 et 79), mais aussi Henri Courtine pour le judo français, c’était voir le vrai judo. Un grand choc ! Aujourd’hui, l’esprit du combat des rues est à la mode, mais cela ne va pas durer longtemps. Les belles choses reviennent toujours et le beau judo, c’est magnifique. Je n’ai rien contre les « bourriques », chacun fait avec ses moyens, mais il ne faut pas prendre les vessies pour des lanternes : il y a ceux qui ont réussi à maîtriser les principes et les autres.En club, le bon compétiteur doit se mettre au service en permettant au groupe d’approfondir l’étude commune à travers les exercices et l’esprit du randori. Et en combat de compétition, ne surtout pas se prendre au sérieux ! Ce qui compte c’est de bien saluer. Ce devrait être une cérémonie, la cérémonie du combat dans la dignité. Cela devrait être solennel ! Au milieu, on se met une bonne peignée, on prend une volée ou l’on terrasse l’autre dans les règles et selon les principes. Il n’y a pas d’autres enjeux que ceux d’essayer d’exprimer son art et d’apprendre à se confronter tout en restant amis. Voilà la belle idée du judo. Si on la perd, tout est foutu.

Rencontre

Ancien militaire et judoka, Maurice Déglise n’a pas peur du contact. Il a ce charme immédiat de ceux qui n’hésitent pas à se livrer rapidement, en confiance, et cette capacité séduisante à entrer d’emblée en contact avec leur interlocuteur, avec ce sens de la proximité, cette familiarité universelle et chaleureuse de ceux qui ont beaucoup travaillé avec les autres. La première famille de Maurice Déglise fut l’armée, une famille dans laquelle il n’est rentré que par les aléas de la destinée, les hasards de la guerre. Il fut soldat parce qu’il avait décidé d’être rebelle. L’armée le forma à sa méthode : discipline et rigueur. La seconde famille, celle du choix, fut le judo français. Il s’y est investi tout entier, en guerrier, pour une idée de lui-même et de l’humain. Il y a engagé sa force de travail, son caractère trempé et sans concession.  Cadre technique, responsable de l’arbitrage français, il fut des années l’un de ses piliers les plus solides. Ces deux familles lui ont donné ses quartiers de noblesse, celle d’un honnête homme, une épée au service de la bonne cause, des amis, des valeurs. Octogénaire, Maurice Déglise s’est retiré. Le fil de la lame n’est pas même émoussé.

La biographie de Maurice Déglise

Né le 3 mars 1924

Décoré de la croix de guerre avec palmes et plusieurs citations, croix de guerre hollandaise, médaille militaire

Champion de France des ceintures marron 1951 / Champion de France des ceintures noires d’Indochine 1953

Conseiller technique régional puis inter-zones

Arbitre international et responsable de l’arbitrage français

7e dan.

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