23:47 03 avr

Décès de Raymond Rossin

L'interview hommage

Raymond Rossin, 8e dan du judo français

Raymond Rossin, 8e dan, figure du judo français, nous a quittés. Pour lui rendre hommage, L'Esprit du Judo vous propose de le retrouver dans cette interview recueillie par notre Rédacteur en Chef Emmanuel Charlot en juilet 2005. Nos condoléances attristées à sa famille, ses proches, et au Judo Club de Rueil dont il était le fondateur.

Raymond Rossin en quelques lignes
Né le 1er mai 1927 / 8e dan / participation aux championnats de France de 1957 à 1962 et membre de l’équipe de France de 1957 à 1960 / sélectionné pour les championnats d’Europe de Rotterdam 1957 / 1er conseiller technique régional désigné par le ministère des Sports (1963) / Entraîneur national et conseiller technique interrégional / Professeur de sport, Brevet d’Etat 3e degré / chargé de mettre en place la Commission Nationale d’Arbitrage (arbitre aux championnats du monde 1961 et 1963) / Organisation du premier service audiovisuel fédérale / D’une façon générale, trente ans de sacerdoce au service du judo pour organiser la formation aux niveaux régional, interrégional et national, les structures, l’arbitrage…

 

Rossin, la rigueur
Rudesse et chaleur mêlées, perfectionniste inquiet, idéaliste discret, travailleur acharné, grand et fidèle serviteur du judo, il a marqué des générations de judokas par la richesse de son apport et la rigueur de ses interventions. 

De Herdt, le premier
En 1942, je faisais de la gym à Nanterre. De temps à autre, on voyait un colosse qui venait faire quelques agrès. Il était plutôt fort, notamment au cheval d’arçon. Mais de toute façon c’était un athlète, doué pour toutes les disciplines. C’était Jean De Herdt la second ceinture noire de Kawaishi. Je ne sais pas si il venait s’entraîner ou recruter, toujours est-il que nous sommes partis à quatre pour faire du judo. Il fallait voir ce que c’était au début. Pas de chauffage bien sûr, de la sciure sous une bâche… Nous devions louer les kimonos, et comme notre cours venait en dernier, ils étaient toujours trempés de sueur ! Mais c’était tellement plus excitant, plus dynamique que la gymnastique… 

La Jeunesse Hitlérienne au coin de la rue
Quand la guerre a commencé, j’avais treize ans. L’occupation allemande, nous la vivions au quotidien. On n’a pas beaucoup dit ce qui s’était passé ici. Au château de Nanterre, les Allemands avaient installé une salle d’interrogatoire, de torture en fait. Pas très loin du club, il y avait le quartier général des Jeunesses Hitlériennes. Ils avaient deux ans à peine de plus que nous, ils nous bousculaient sur le trottoir, nous insultaient et nous aurions risqué la mort si nous avions répliqué. Alors quand des jeunes me demandent pourquoi nous étions Gaullistes ! Pour nous c’était le bon dieu. Nous faisons partie d’une génération qui a vécu des choses qu’on passe peut-être un peu trop sous silence pour les nouvelles générations, même si, bien sûr, on ne peut pas vivre qu’avec ça.

Qu’est-ce qu’ils trouvent au judo ?
J’ai eu un père très dur qui ne m’a pas donné beaucoup la voie au chapitre pendant des années. C’était souvent comme cela à l’époque. Et puis il y avait la guerre… Alors le judo, pour nous, c’était les repères dont nous avions besoin, que nous ne trouvions ni dans la société, ni dans nos familles. Une logique lumineuse, des rapports justes et respectueux entre le professeur et les élèves, une hiérarchie fondée sur la valeur acquise. Je vais être sincère, je me demande aujourd’hui ce que les jeunes trouvent au judo. Car la foi que nous avions ne les habite plus et ils ne comprennent plus le sens et la valeur que nous accordons aux marques de respect, aux codes de comportement. Ils se demandent à quoi nous jouons… J’ai peut-être tort, mais il me semble quand même que ce qui fait la force du judo — et ce qui fait que nous sommes à la fois respectés et enviés —, outre sa structure, c’est sa technique et aussi sa culture, avec la façon dont les valeurs morales y sont privilégiées.
 Pour moi, le judo est une thérapeutique générale.La pratique du judo doit jouer positivement sur le physique, le mental, le moral. Mais tout dépend du professeur.

« Il y a autre chose… »
Ses meilleurs élèves, De Herdt les emmenait avec lui dans ses tournées européennes, en Belgique, en Hollande. Nous partions le vendredi soir dans sa Delahaye, nous revenions le dimanche. On le suivait dans ses démonstrations dans les dojos qui l’invitaient à enseigner — car il a énormément fait pour le développement du judo européen. Bien sûr, il y avait toujours une petite rivalité avec les élèves du coin. Un jour en Belgique, j’ai travaillé avec un léger incroyable.Jamais je n’ai pu poser ma garde et il m’a projeté dans tous les sens, au grand déplaisir de mon professeur ! C’était un dénommé Outelet, un élève d’Ishiro Abe. Kawaishi était un homme intelligent, et c’est grâce à lui que le judo a pris en France. Mais Ishiro Abe arrivait avec une conception du judo plus mûre, plus aboutie. Cette expérience m’a marqué et j’ai commencé à me dire qu’il y avait autre chose que ce que m’enseignait Jean De Herdt. Il était puissant et doué, le plus fort de l’époque – et il aurait sans doute pu être encore beaucoup plus fort si il était allé au Japon par exemple – mais il affectait de se tenir loin des « conceptions nouvelles » que représentait Abe. À quelques uns, on a décidé de changer de club et d’aller chez Mr Pelletier, l’un des professeurs parisiens qui suivait Ishiro Abe. Mais il n’a pas voulu ! Nous étions les élèves d’un autre et cela ne se faisait pas. En plus, on n’osait pas en parler à De Herdt… Il a fallu que nous soyons à deux doigts d’arrêter le judo pour que Mr Pelletier accepte.

Mon Japon
Quand, avec Pelletier, nous sommes allés au Japon, cela a été la découverte d’un autre monde. Nous qui avions un peu le sentiment que les Abe, Mochizuki, Watanabe — un Japonais installé en Suisse qui avait projeté les champions d’Europe du moment pratiquement en annonçant ce qu’il allait faire ! — étaient uniques, nous avions sur le tapis cent cinquante gars qui étaient dans la même logique gestuelle, dans la même motricité. Sans compter qu’à l’époque, le travail était plus rigoureux qu’aujourd’hui. C’était quelque chose. Nous avons découvert beaucoup d’exercices, beaucoup de mouvements spécifiques que personne ne connaissait. Une révélation.

Quatorze ans de maison
Ce qui a fait la grande réussite du judo c’est qu’il a été le premier sport disponible hors obligation scolaire. À cette époque, de nombreux passionnés ont commencé à comprendre qu’il pouvait en vivre. C’était une discipline nouvelle qui provoquait l’engouement. Les gens cherchaient à apprendre et on pouvait donner jusqu’à vingt cours particuliers par semaine ! À la Fédération, le président Paul Bonnet-Maury incitait à ouvrir des salles. « Redonnez ce que vous avez reçu », c’était le message. Mais on partait avec rien. À l’époque, j’étais ouvrier, je faisais des bas de soie ! Nous travaillons en équipe, on faisait les trois-huit. Je donnais de plus en plus au judo et j’avais de moins en moins la tête à ça. En plus j’avais l’esprit indépendant et je souffrais de plus en plus de la hiérarchie tatillonne de ce monde là. Le chef ne voulait pas faire de favoritisme en ma faveur, mais quand j’ai voulu partir, après quatorze ans de maison, il m’a dit : « je vous reprends si vous loupez votre coup ». 

Geesink, trop fort pour moi
J’allais m’entraîner trois fois la semaine chez Pelletier. Avec ça, j’ai été quart de finaliste aux France et je suis entré en équipe nationale avec De Herdt comme entraîneur pendant deux ans et demi. Je ne tournais pas mal, mais je n’ai jamais été vraiment fort. J’ai rencontré trois fois Anton Geesink qui m’a cassé trois fois la figure. Je me souviens d’une ou il m’avait pris en immobilisation — dans la photo sur le journal on ne voyait plus qu’une jambe ! De Herdt me criait « debout » ! Mais sur la même technique, Geesink, (à l’époque, il mangeait facilement un poulet entier à son repas ! ) avait cassé deux côtes flottantes à l’Anglais Palmer, qui était pourtant un monstre. Alors, avec mes 76 kilos…

300 ou 400 bons judokas
Un professeur, c’est d’abord un bon démonstrateur. Notre génération était très consciente de l’importance de la nécessité de former des enseignants de haut niveau, sans doute plus qu’aujourd’hui. Une part des professeurs aujourd’hui recherche trop la performance sans se soucier de la qualité. On retrouve ces combattants plus tard beaucoup trop limités sur les bases et les principes de la discipline pour faire de bons enseignants. Et c’est eux qu’on regarde pour savoir ce qu’est le judo. Ce n’est pas un enseignement.
Personne ne peut dire qu’il va former un grand compétiteur. Notre rôle, c’est de parvenir à former dans notre carrière trois cents à quatre cents jeunes qui finiront bons judokas. Les champions se font sur cette base. Même si je pense que l’idée du judo que mes contemporains avaient est morte, je ne suis pas si inquiet que cela. Il y a des époques où les conceptions diffèrent, mais il y aura toujours des gens qui se lèveront pour défendre une forme d’exigence. Les périodes moins clairvoyantes créent des prises de conscience. Les gens vont relativiser la championnite. Du moins j’espère ! Il ne faudrait pas que cela bascule définitivement.

Champion, le choc en retour
On admire les champions qui gagnent et on ne leur demande rien, ni sur le plan technique, ni même souvent sur le plan du comportement, tant qu’ils représentent le groupe par ses résultats. Mais une chose que ne savent pas les athlètes et qui devrait les faire réfléchir sur cette impunité relative, c’est que, après leur carrière, tout le monde commence à les juger sur l’attitude qu’ils ont eux, ce qu’ils ont vraiment donner à voir. C’est après qu’on leur reproche de n’avoir pas forcément été exemplaire.

Un sacerdoce
J’ai eu l’honneur d’avoir été le premier cadre technique nommé en France par le ministère des sports ; Avec Pelletier, Laquay et Valin, nous avons été les premiers arbitres mondiaux et j’ai eu la chance d’arbitrer Geesink-Kaminaga en 1961. Sur la demande du nouveau Président Pfeiffer, nous avons pris en charge l’arbitrage français. Pendant quatre ans, à l’Ecole des cadres de Normandie, j’ai donné des cours du vendredi matin au dimanche soir jusqu’ à 23 h, parce qu’il fallait monter rapidement notre école des cadres pour se mettre en règle en conformité avec la loi. J’ai participé à la mise en place de BE en France. Même en tant que bénévole, j’ai énormément travaillé, notamment dans les relations avec les partenaires municipaux. C’est d’ailleurs un maire adjoint qui m’avait appris un secret essentiel : quand le dossier est bien présenté, c’est 90% de fait ! bref, j’ai beaucoup œuvré pour le judo français et il me l’a bien rendu. Bien sûr il faut faire le sacrifice de certaines choses. Mais j’ai fait le tour du monde, j’ai rencontré des gens qui m’ont enrichi, j’ai souvent été obligé de réfléchir et de me remettre en question. Cela m’a donné l’opportunité de changer. J’étais plutôt timide, je suis devenu un peu grande gueule !

Des « fondus »
Les nouvelles générations ne se rendent sans doute pas compte à quel point nous avons été une génération de « fondus ». Il faudrait d’ailleurs plutôt faire une interview des femmes des hommes comme moi, elles le mériteraient peut-être plus ! Nous étions des croisés du judo, nous nous étions endoctrinés nous-mêmes. Le judo, c’était notre conception de la vie, et même notre foi. Nous avons tout donné à cela. Aujourd’hui que je suis retraité et que mon cardiologue me dit de me calmer je m’en rends mieux compte. Je vais au théâtre, au musée et je m’aperçois que je suis complètement décalé d’avec mes contemporains. Je ne suis au courant de rien ! Parfois je déplore que la jeunesse n’est pas la même passion que la nôtre, mais je me dis aussi que nous avons beaucoup divorcé. Et je n’ai pas vu ma fille grandir…

Alors, Mr Rossin, toujours à cheval sur les horaires ?
On doit me considérer un peu comme un « em… ». C’est sûr, j’en fais sans doute un peu trop, tout le monde me le dit ! C’est ma vision des choses, ma morale. J’étais perfectionniste et en plus j’avais peur de décevoir la confiance qu’on avait placé en moi. Mais il y a quelque temps, Larbi Benboudaoud est venu au club, il m’a lancé : Alors, Mr Rossin, toujours à cheval sur les horaires ? Je l’avais eu quelques années auparavant à Montry. Et puis il m’a dit que j’avais ue raison d’insister, qu’il s’en rendait compte aujourd’hui. Cela m’a fait plaisir. Je me dis que moi, le petit que je suis, je lui ai appris quelque chose.

Ma partie de cartes
Je continue à venir au club trois fois par semaine… même si maintenant je salue debout. Les jeunes ne sont pas toujours tendres avec les anciens, mais nous voir encore sur le tapis à notre âge, alors que beaucoup d’entre eux songent à arrêter, cela les interroge. On échange, même si on est en décalage dans nos conceptions de la vie. C’est quand même autre chose que de faire des parties de cartes entre vieux ! La mort on y pense pas tous les matins, même si les autres disparaissent. Si Pelletier est le plus vieux professeur français, je suis aujourd’hui son plus ancien élève en vie. Mais j’ai toujours la même foi et le même plaisir sur le tapis. J’ai été utile, j’ai respecté les valeurs qu’on m’a enseigné sur le tapis. J’aurais eu la satisfaction de voir inauguré une salle portant mon nom. J’ai rempli ma mission.

Notre rencontre en 2005
 C’est dans son fief de Nanterre, dans le bureau des professeurs qui jouxte la salle qui porte son nom, qu’on peut trouver Raymond Rossin. Accueillant et disert, il porte cependant encore comme un masque le visage un peu sévère que tant de centaines de judokas, combattants, aspirants arbitre ou professeurs, ont appris à relativiser. Raymond a été l’un des plus fidèles « grognards » de la République du judo, un soldat, un chef vaillant et impeccable au service de la grande armée. Il fut de toutes les étapes décisives de son développement, œuvrant du niveau régional au niveau international, sur le tapis comme dans les commissions, avec les autres judokas comme avec les institutions extérieures. Rugueux et fidèle, il s’est donné entièrement à cette tâche, inquiet de toujours bien faire, marquant au cœur et dans leur comportement beaucoup de ceux qui ont eu à faire à lui pendant toutes ces décennies. Mais Raymond Rossin, au-delà du masque, au-delà de la posture, c’est encore autre chose, c’est une fibre souvent froissée, presque secrète, derrière trente ans de « devoir de réserve » (selon ses propres mots) : un amour intact pour le judo idéal de sa jeunesse et de ses premiers maîtres. Raymond Rossin aime intimement le judo qui lui fit comprendre, jeune homme, comment il fallait vivre. Il aime, sans trop le dire, le judo lumineux de la découverte originelle, celui d’Ishiro Abe, des voyages à Japon. Raymond Rossin parle volontiers, et avec une légitime fierté, de son sacerdoce au service de la maison judo, il évoque par allusion et presque de la réticence, cet amour-là. Prudence d’une autre époque, pudeur. 
Aujourd’hui, Raymond Rossin est encore sur le tapis, fustigeant à l’ancienne la faiblesse des jeunes générations, dont le cœur ne brûle pas, comme le sien, d’une flamme aussi claire, aussi enthousiaste…
EC

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