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CM Bakou 2018 - J4 – Clarisse, plus que parfaite

Une journée exemplaire pour un triplé mondial

Elle était la championne en titre, elle fait le doublé 2017-2018 et devient en même temps, avec ce deuxième titre consécutif qui est aussi sa troisième levée en or, l’une des grandes dames de l’histoire du judo français. À vingt-cinq ans, Clarisse Agbegnenou réussit une compétition plus que parfaite.

C’était encore une belle journée de judo aujourd’hui, placée sous le signe de l’hécatombe en -81kg, avec de nombreux favoris passés à la trappe d’entrée, comme le Néerlandais Franck De Wit, le Canadien Briand, le Coréen Lee Seungsu, le Géorgien Rekhviashvili, le champion d’Europe Sagi Muki, ou un peu plus haut dans le tableau (mais pas aussi haut qu’ils l’auraient souhaité) le champion olympique et médaillé mondial russe Khasan Khalmurzaev et son binôme Aslan Lappinagov, médaillé européen. C’est moins leur manque de forme qu’une formidable dynamique de concurrence pressante autour d’eux qui les sort du jeu. Cette catégorie ouverte est toujours très fournie en talents a cette fois sortie du chapeau de sacrés nouveaux clients. Ce fut un vrai feu d’artifice avec — il faut le souligner pour s’en réjouir — de belles explosions de judo à tous les étages. Les clients ? Roman Moustopoulos, désormais turc et nommé Vedat Albayrak, ou encore un Polonais inattendu, Damian Szwarnowiecki, deux anciens champions d’Europe juniors 2012 et 2013. Le Turc (qui fut aussi médaillé mondial juniors) se paye le luxe, non seulement de battre le Russe Lappinagov, non seulement d’éparpiller le champion du monde en titre et futur troisième lui aussi, l’Allemand Alexander Wieczerzak, sur un uchi-mata à la Japonaise, mais surtout de finir sur le podium. Après trois nationalités, trois noms différents, trois systèmes d’entraînement, on peut dire qu’il a de la suite dans les idées. Parmi les clients encore, le second Allemand du jour, Dominic Ressel, impressionnant dans son expression judo, un ancien médaillé mondial junior 2013 qui sort tranquillement aujourd’hui le champion d’Europe et le champion olympique en titres. Citons encore Mattias Casse un judoka belge remarquable, qui comme le Brésilien Daniel Cargnin avant-hier, ou l’Azerbaidjanais Heydarov hier, étrenne son titre mondial junior 2017 en se classant dans les sept meilleurs mondiaux seniors 2018. Des garçons autour de vingt-quatre ans maximum, vingt ans pour ceux qui sortent des juniors, qui ont parfaitement su exploiter le tempo de ce championnat du monde intermédiaire entre les Jeux 2016 et les Jeux 2020 pour jouer des coudes et prendre la corde avant que la course ne se durcisse. 

Fujiwara, le moins capé de tous
Parmi ces nouveaux clients, il y a aussi Sotaro Fujiwara. Même si il est Japonais, il n’est après tout qu’un vice-champion du monde juniors 2015, et particulièrement jeune car il n’a encore que tout juste vingt ans depuis fin avril. Son parcours aujourd’hui était intéressant à suivre, car il incarne l’esprit de cette sélection japonaise qui, rappelons-le, a laissé à la maison quatre des ses champions et médaillés olympiques : Ono (-73kg), Nagase (-81kg), Baker (-90kg), Haga (-100kg), tous champions ou médaillés mondiaux aussi à Astana en 2015. Le moins capé de l’équipe, c’est lui, Sotaro Fujiwara, cinq tournois internationaux seniors et un championnat d’Asie depuis le début 2017, avec trois défaites au compteur contre des combattants comme l’Italien Esposito ou le Portugais Egutidze. Malgré sa victoire au championnat d’Asie 2017 — contre un certain Saeid Mollaei — il était bien loin d’être une assurance tout risque. Pourtant, sans éclat, mais avec la même solidité au sol, la même assise posturale, la même qualité de kumikata, la même intelligence de jeu que ses aînés brillants, il se hisse lui aussi en finale, la quatrième de suite pour les masculins nippons. Une performance paradoxalement plus impressionnante peut-être pour décrire l’actuelle qualité du travail accompli par l’encadrement japonais que le troisième titre de Takato. Avec deux finales de plus aujourd’hui, le Japon n’en rate encore aucune, et même mieux car il place neuf combattants en finale sur les huit catégories déjà jouées, plus une médaille de bronze pour une combattant battu en demi-finale par un autre Japonais. Vertigineux.

Fujiwara – Mollaei II
Heureusement pour les autres, les Japonais ne les gagnent pas toutes ces finales — quatre victoires sur les huit possibles pour l’instant —  et ce sera le cas aussi de Fujiwara. Il tombe sur le dernier « client » du jour, le plus féroce de tous ce dimanche, un adversaire qu’il connaît pour l’avoir battu en finale du championnat continental asiatique 2017, le fameux Saeid Mollaei, Iranien, troisième des championnats d’Asie juniors 2011. Fameux car cela fait longtemps que les athlètes annoncent l’arrivée de cet « engin » qui avait confronté Loic Pietri déjà au premier tour du championnat du monde 2015, et qui manifestait depuis l’année dernière une radicale montée en puissance en finissant troisième du championnat du monde 2017 et en emportant en 2018 le tournoi d’Allemagne… devant le Français Alpha Oumar Djalo en finale. Face au Japonais confiant, il est allé arracher de façon réjouissante cette médaille d’or par deux mouvements de judo énormes, deux séquences bourrées de puissance, mais aussi d’intelligence et de sens tactique. Ce Saeid Mollaei débarque en fanfare.

Alpha
Alpha Oumar Djalo ? Un combattant encore très jeune avec ses vingt-deux ans et qui fait lui aussi, comme les autres combattants masculins français déjà passés, une prestation engagée contre le Japonais, mais dans laquelle on ne sent pas vraiment le moment où le combat aurait pu basculer en sa faveur. Souhaitons pour ce potentiel dont on pressent la valeur — et il l’a pleinement manifesté déjà en prenant l’argent au Grand Chelem d’Allemagne — que ce championnat lui permette d’acquérir une part de l’expérience qui lui manque encore, notamment en touchant du doigt ce qui fait encore la différence au-delà des moyens techniques : confiance en ses possibilités d’action, intelligence de jeu et autonomie.

Miku Tashiro, la troisième femme
Clarisse Agbegnenou ne manque d’aucune de ces qualités, naturelles ou acquises. À l’inverse de la catégorie des -81kg, celle des -63kg n’a pas moufté, et c’est en partie parce que la patronne, la championne du monde en titre étend son rayonnement sur les autres d’une façon presque décourageante. La bataille, on le sait, est engagée depuis 2015 avec la Slovène Trstenjak, qui a réussi l’exploit de la priver de d’un titre mondial et d’un titre olympique en la battant à chaque fois en finale. Depuis 2017, c’est la Française qui a largement repris la main et leur duel était l’unique enjeu du jour, avec en codicille le niveau de la prestation de la Japonaise Miku Tashiro, deux médailles de bronze mondiales en 2014 et 2015, non classée aux Jeux 2016 où elle avait été battue par Agbegnenou justement, avant de succomber au dernier baroud de l’Israélienne Gerbi. Absente en 2017, Miku Tashiro en a profité non seulement pour panser ses plaies, mais aussi pour beaucoup travailler. C’est elle qui casse le duel attendu en dominant avec désinvolture la Slovène qu’elle projette pour ippon avant de faire une fantastique partie d’échecs, un bras de fer mental avec la Française en finale.

Et Clarisse devient Reine
Elle a été incroyablement dominante sur tous ces tours, expédiant une nouvelle fois en demi-finale celle qui n’en finit plus d’expier son unique victoire contre elle en 2015, l’Allemande Trajdos, incrustée par deux fois dans le tapis en une minute. Plus rapide, plus pénétrante et puissante, plus juste et plus libre, la championne du monde 2014 et 2017 ne l’a sans doute jamais été. Avec la pleine maturité de ses vingt-cinq ans, elle domine de plus en plus nettement l’ensemble de la situation, à la fois plus détachée et plus calme, plus spontanée et variée techniquement, plus maîtresse du jeu que jamais. Elle est aussi, d’une certaine façon, manifestement plus ouverte au plaisir de cette expérience merveilleuse qu’elle vit : être la meilleure face à des adversaires de valeur auxquelles elle sait désormais toujours rendre hommage avec une chaleureuse sincérité. L’évidence d’une championne à l’apogée de ce qu’elle peut produire.
La Japonaise avait préparé de longue date ce rendez-vous. Quatre minutes splendides entre ces deux magnifiques machines de judo, une bataille de kumikata étincelante comme un duel d’épées, au point que l’arbitre presque intimidé eut le bon goût de se faire oublier. La Japonaise a la solution. Elle maintient très habilement sa terrible adversaire à distance avec des saisies subtiles, des relais impeccables pour contrôler le bras gauche mortel de Clarisse, soit à l’aisselle, soit à la manche. On sait qu’elle est capable de projeter à tout moment, qu’elle peut tenir sans faiblir pendant vingt minutes si nécessaire. Le temps joue contre la Française… Au golden score, le jeu s’emballe. Miku Tashiro se sent forte, veut mettre plus d’impact, porter le coup. Erreur fatale. Elle tourne rapidement, se heurte à un mur, ressort… la championne en titre s’est engouffrée dans un harai-makikomi imparable. Le pion est irrémédiable. Clarisse Agbegenou devient d’un coup une des trois reines à la triple couronne, triple championne du monde, comme Lucie Décosse, comme Gévrise Emane. Déjà médaillée d’argent aux Jeux comme Gévrise (médaille de bronze), il lui reste deux ans pour prendre un quatrième titre qui la laisserait seule avec ses majestés Douillet et Riner, et surtout un titre olympique pour faire jeu égal, sinon mieux avec Décosse. En attendant, elle peut se targuer d’un palmarès fantastique par sa formidable régularité. Trois titres, mais aussi six finales mondiales ou olympiques sur les six dernières années.

Finale magnifique, comme celle du tournoi de Paris contre la Slovène, et très joliment finie, non pas sur ce ippon, ni même sur la joie radieuse de la triple championne du monde, mais sur la bienveillance dont elle inonde alors sa partenaire de jeu, ouvrant spontanément les bras pour l’aider à se relever, pour l’étreindre longuement et lui parler. Ce qu’on ressentait du bord du tapis, c’est qu’elle voulait partager, consoler, dire son admiration pour le beau combat que l’adversaire lui avait mené, peut-être le plaisir qu’elle avait ressenti dans cette superbe bataille. Et nous qui étions là, spectateurs, étions soudain émus, touchés au cœur par tant de positive justesse. À un certain niveau, l’extrême compétence s’appuie sur l’amour des autres. Merci Clarisse pour ce très beau moment. Et vive le judo.

 

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