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Archives EDJ - Un printemps avec Sagi Muki

Article paru dans l'EDJ62 - Juin-Juillet 2016

Un patronyme comme tiré d’une chanson de Richard Gotainer mais une régularité depuis deux ans qui en font un candidat sérieux au podium olympique des -73kg cet été : nous avons passé quelques semaines en compagnie de Sagi Muki, 24 ans, champion d’Europe 2015 et chef de file d’un judo masculin israélien en plein essor. Et ce fut passionnant.

Bercy, 9 février 2013. Médaillé mondial dix-huit mois plus tôt dans cette même salle, puis en bronze l’été précédent à Londres, Ugo Legrand effectue sa rentrée post-JO au Grand Chelem de Paris. En face, Sagi Muki est l’un de ces hors d’œuvre piégeux que le diésel français abomine tant. Une semaine plus tôt, l’Israélien de 20 ans s’est en effet mis dans le rythme senior en remportant l’Open européen de Tbilissi. Teint hâlé, prestance de « mec plus ultra » et certitudes précoces, l’outsider aux pognes de fer ne déçoit pas. Waza-ari-awazate ippon sur un enroulé teigneux, l’ancien médaillé européen junior se révèle en se relevant, droit comme un hic sur le CV quasi-immaculé du Français. « Il était grand, envahissant et puissant, et ses combinaisons sode et o-soto-maki-komi des deux côtés étaient vraiment gênantes » se souvient le plus rouennais des Orléanais – qui, sur ses gardes désormais, le battra les trois fois suivantes, fort de l’adage de l’époque selon lequel « hormis Elmont, Ono et Wang, nul ne bat Ugo Legrand deux fois de suite ».

Nuance. Trois ans ont passé. Le « Monsieur Jour J » [cf. EDJ40] du judo tricolore a depuis délaissé les lumières laborieuses du circuit pour l’ombre ensoleillée d’une retraite précoce sur la côte ouest américaine. De son côté, l’enfant de Netanya avale quatre à quatre les marches le conduisant au sommet. « Son enchaînement sode/o-soto, c’est comme un coup de fusil : tu ne sais jamais quand la balle va partir » dit de lui le Slovène Draksic. Neuf mois après le titre mondial de sa compatriote Gerbi et quelques semaines après une finale remarquée au Grand Prix de Düsseldorf face au Japonais Akimoto, ce fils d’une mère au foyer et d’un responsable de la sécurité en entreprise signe les 10 mai et 7 juin 2014 un doublé tonitruant. Il s’impose coup sur coup aux Grand Chelem de Bakou puis au Grand Prix de La Havane, à chaque fois sur un sode guruma de démonstration – la perf lui vaut d’ailleurs d’être signé sur-le-champ en Bundesliga par le TSV Abensberg. Son credo ? Il le lâche au détour d’un sourire calme, clin d’œil à l’appui : « Il n’y a pas d’adversaires difficiles. Il y a des combats de difficultés variables, et il ne tient qu’à moi de me les rendre faciles. Tu saisis la nuance ? » En 2015, son sacre aux Jeux européens puis sa 7e place aux mondiaux d’Astana – il est alors, avec le Hongrois Ungvari, le seul non-Asiatique classé chez les -73kg – lui permettent fin décembre d’être désigné Sportif israélien de l’année. « Ça, c’est fait » commente-t-il sobrement ce soir-là en enfilant son smoking.

Ensemble. « Sa chance est d’avoir été formé depuis ses débuts à l’âge de quatre ans par Oren Smadga, qui lui a donné la foi et l’ambition », analyse son glorieux aîné Arik Zeevi, quadruple champion d’Europe entre 2001 et 2012 et médaillé olympique et mondial. Oren Smadga ? Le bouillant 3e des JO de Barcelone puis 2e des mondiaux de Chiba fut l’élève de Moshe Ponti, l’hyperactif président de sa fédération. L’ancien -71kg est plus qu’un coach pour Sagi Muki et pour la génération du -66kg Golan Pollack, 24 ans et 3e aux mondiaux 2015, du -90kg Li Kochman, 20 ans et bête noire du Hongrois Toth, ou du +100kg Ori Sasson, 25 ans et l’un des rivaux les plus décomplexés du Français Riner. Il est l’éclaireur. L’âme, avec ses adjoints Gil Offer et Guy Fogel, de ce centre avec vue sur la mer de Wingate où « chaque junior fonctionne en binôme avec un senior », où « la compétition interne n’est là que pour aider à devenir performants à l’extérieur », et où viennent régulièrement transpirer les équipes grecque, italienne ou flamande. Il est celui pour qui Sagi a décliné très jeune de prometteuses propositions en football, et qui lui a rentré dans le crâne de « ne pas craindre la défaite, dès lors que tu as tout donné pour gagner ». Lors des phases finales des tournois, au moment du très télégénique rituel du travelling arrière en contre-plongée saluant l’entrée des combattants dans l’arène, les deux hommes n’arrivent d’ailleurs pas l’un derrière l’autre. Ils s’avancent côte à côte, démarches lentes, bras écartés et regards lointains, tels deux cow-boys d’un western de Sergio Corbucci. De l’arrogance ? « Surtout pas, désamorce Sagi d’un éclat de rire. Nous marchons sur la même ligne car c’est une manière de dire à nos adversaires que nous faisons front ensemble. J’ai confiance en Oren autant qu’il a confiance en moi. C’est ça le message. »

Assurance. En bronze au Grand Chelem de Paris en octobre 2015 puis en février 2016, le 5e des mondiaux juniors 2011 démontre une assurance et une constance nouvelles. « Il a pris confiance, valide Ugo Legrand, de passage dans la capitale cet hiver et aux premières loges pour voir l’ex-jeune premier en action. Il a tout compris. Il ne se pose aucune question, il attaque fort et il a dû prendre encore plus de puissance. La façon dont il a littéralement ‘massacré’ Elmont et Sainjargal, c’était impressionnant ! » Un podium à Rio ? « À voir, car je doute qu’il batte encore des mecs comme An, Orujov, Akimoto ou Ono… » Même bémol du côté d’Arik Zeevi, pour qui le judo de son jeune compatriote « repose sur la vitesse et la surprise ; or s’il tombe sur plus rapide que lui du style An ou Ono, ou sur quelqu’un qui parvient à bloquer son sode, alors il risque d’être embêté. S’il travaille ça et qu’il parvient à faire abstraction des attentes énormes qui pèseront sur ses épaules, alors il peut aller chercher la médaille aux Jeux. »

Chantier. Conscient du chantier, Sagi et son entraîneur n’ont eu qu’un mot d’ordre ces trois derniers mois : « s’améliorer ». Comment ? En limitant les compétitions et autres points de tension, en variant l’opposition et en pensant long terme. Ses études en économie et en management au Centre interdisciplinaire d’Herzeliya ? En stand-by à partir de mai. Les médias locaux ? Sur pause également. La défense de son titre européen, le 22 avril à Kazan ? « Ce n’est pas mon objectif de la saison », annonce-t-il clairement à son retour à la mi-mars de vingt jours de stage aux universités de Tokai et de Nittaidai. Défait dès son deuxième combat en Russie par Martin Hojak, un Slovène de 18 ans, Sagi le prend comme la piqûre de rappel qu’il lui fallait. « J’ai beau me dire que mon pic de forme est prévu pour le mois d’août, je voulais quand même aller plus loin. Maintenant, ce yuko que je n’ai pas su remonter m’a sans doute réveillé. Il m’a rappelé que tu as beau faire podium à chaque sortie, le jour J tout peut arriver. Aujourd’hui ma motivation pour m’entraîner est décuplée, et c’est ce que je veux retenir de ces championnats. »

Maturité. Fier de la belle résistance de son compatriote Sasson en finale des Europe face au Français Riner – « Nous sommes une équipe. Les succès de mes camarades sont aussi un peu les miens, et mes succès sont aussi un peu les leurs » -, il témoigne au moment de conclure d’une maturité devenue rare sous nos latitudes. « Le judo est un long chemin. Nous autres Israéliens sommes parfois confrontés à une hostilité liée à des questions historiques et politiques. Lorsque des adversaires refusent de nous rencontrer, je suis triste pour eux car je suis judoka moi aussi. Je sais qu’au fond nous avons les mêmes rêves et nous entraînons tous durement, et à quel point il est difficile de renoncer… C’est pourquoi je respecte et remercie le Slovène de Kazan, comme n’importe lequel des adversaires que je rencontre. Pour moi, le judo n’a de sens que s’il fait de toi un homme meilleur dans la vraie vie. Victoire ou leçon, je prends chaque combat comme un pas de plus dans cette direction. » Anthony Diao

 

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