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Archives EDJ – Mais qui était Kye Sun-hui ?

Article paru dans l'EDJ44 (juillet-août 2013)

Le judo féminin mondial connaît ses incontournables : Ryoko Tamura-Tani, Driulis González et l’école cubaine, les seize titres européens des Belges Ingrid Berghmans et Ulla Werbrouck, l’affaire Tong Wen, le chassé-croisé Emane-Décosse… Mais s’il est une championne qui aura traumatisé autant que déconcerté sa génération, c’est bien la Nord-Coréenne Kye, dont la carrière fut un quasi « Veni, vidi, vici » répété chaque saison pendant douze ans. Retour sur les rares traces laissées par une succession de crimes presque parfaits.

Kye Sun-hui avait officiellement 16 ans, 359 jours, une wild-card et une verrue sur le pouce droit lorsqu’elle mit fin à la série de 84 victoires consécutives de celle qui s’appelait encore Ryoko Tamura. C’était le 26 juillet 1996 aux Jeux d’Atlanta, en finale des -48 kg. Son coach Hyon Chang Gwi manqua d’y laisser son coeur. Pour situer la secousse, la dernière défaite internationale de l’icône nippone, porte-drapeau de son pays à seulement 20 ans, remontait à la finale des Jeux de Barcelone face à Cécile Nowak. La suivante interviendrait douze ans plus tard, en demi-finale des Jeux de Pékin face à la Roumaine Dumitru… Un coup (de tonnerre) d’un soir façon Michael Chang et son record de précocité à Roland-Garros 1989 ? Plutôt le prélude à une décennie totalement débridée pour cette Pyongyangaise aux bras de fer, qui reconnut par la suite n’avoir jamais entendu parler de Tamura jusqu’à leur affrontement. « Il est somme toute plus facile de combattre à l’international que dans mon pays » déclara même l’effrontée, alors élève de l’une des 25 écoles de gymnastique de Corée du Nord, à son retour triomphal en terre natale. Sa victoire avait une saveur particulière. Elle avait eu lieu la veille de la commémoration de l’armistice de Panmunjeon, qui marqua la fin de la guerre de Corée en 1953, et au début de trois graves années de pénurie alimentaire à l’échelle nationale, qui coûteront la vie à plusieurs centaines de milliers d’habitants de la République populaire démocratique.
Patriote. Sur les six championnats du monde allant de Paris 1997 à Rio 2007, le mini missile patriote remporta quatre titres, une médaille d’argent et une de bronze. Un régime de la terreur réparti sur deux autres catégories, croissance oblige – les -52 kg jusqu’en 2002 puis les -57 kg – auquel il faut ajouter le bronze olympique de Sydney, l’argent d’Athènes, deux titres de championne d’Asie, un or et un bronze aux Jeux asiatiques, et quelques accessits sur une poignée de tournois. En résumé la plus jeune championne olympique de l’histoire du judo – et premier or féminin de son pays - connut 13 ans de carrière, 17 sorties internationales et… 16 médailles. Son tour de force ? Ce CV fou aura pris forme alors que Kye demeurait invisible quasiment 364 jours par an.
Coréenne. « Mais putain c’est qui, Kye ? » s’époumonait à l’époque Thierry Rey au micro de Canal +. Deux décennies plus tard, le compte-gouttes est toujours de mise. S’entraînait-elle avec des mecs ? Certainement. Sortait-elle peu pour des raisons de budget ou par stratégie ? Sans doute un peu des deux. Hormis l’entraînement quotidien avec le professeur Pak Hak-yong à l’Institut du sport de Pyongyang, s’entraînait-elle aussi avec les Sud-Coréens ? L’hypothèse reste émise, dans un contexte politique propice au rapprochement. Les deux délégations défilèrent en effet ensemble lors des cérémonies d’ouverture des Jeux de Sydney et d’Athènes. Mieux : cette Héroïne des travailleurs, lauréate du Prix Kim Il-sung 2001, et dont le portrait orna les timbres de son pays dès 1997, fut en ces deux occasions littéralement portée par la ferveur de chants nord-coréens entonnés par plusieurs centaines de supporters… sud-coréens. « Je crois en l’unification prochaine de la Corée et c’est aussi le vœu du peuple coréen » déclara-t-elle d’ailleurs à Athènes. À Paris en 2011, Kye fut aperçue sur la chaise de coach de sa compatriote et ancienne coéquipière, la -52 kg An Kum-ae, championne olympique à 32 ans un an plus tard à Londres. Un pointillé de plus sur le fil d’une trajectoire romanesque, dont plusieurs témoins privilégiés livrent ici leur résumé des épisodes précédents. 

 

Yolanda Soler (ESP, triple championne d’Europe, 3e aux JO 1996, battue par Kye en demi-finale des -48 kg) – « Je ne l’avais jamais vue avant Atlanta. Je ne l’avais même pas regardée avant notre demi-finale, tant j’étais persuadée que je prendrais la Chinoise. À la descente du podium, la Cubaine Amarilis Savón, l’autre médaillée de bronze, m’a dit qu’elle l’avait croisée à un entraînement juste avant les Jeux. Après avoir fait randori contre elle, elle avait demandé à son entourage dans quelle caté elle tirait. Lorsqu’elle a appris que c’était une -48, elle n’en a pas cru ses oreilles !
À la première prise de garde, je me suis dit que j’avais affaire à un homme [Rires] ! Je connaissais bien ma catégorie et il y avait bien longtemps que je n’avais pas ressenti un tel sentiment d’impuissance. Mais ce qui m’a le plus surpris encore c’est qu’ensuite elle vienne à bout de Tamura… Même 17 ans après, je me souviens très bien de cette Kye, oui [Sourire]. »

Sarah Nichilo (FRA, médaillée mondiale et double championne d’Europe, 5e des JO 1996, battue par Kye en quart de finale des -48 kg) – « Kye me bat sur une pénalité en toute fin de combat. Je ne savais même pas si elle était droitière ou gauchère ! ‘Tu verras bien’ m’avait dit mon coach Christian Dyot. J’ai vu [Sourire]… Elle était bœuf mais pas autant que l’Italienne Macri qui m’a massacrée quelques années plus tard à Munich. De Kye ce jour-là, je garde surtout le souvenir d’une scène dont elle a été indirectement l’héroïne. J’étais seule dans le vestiaire désert, assise sur une table. Je séchais mes larmes après ma défaite en place de trois face à la Cubaine. D’un coup la porte s’ouvre et je vois entrer Tamura. Dans un premier temps, je pense qu’elle cherche à s’isoler pour échapper à la meute des journalistes japonais qui doivent la suivre pour parler de son titre olympique… Je vais pour la féliciter et puis je m’aperçois que Tamura pleure. C’est là que je comprends que la Nord-Coréenne l’a battue. Pour moi c’était juste inimaginable. Alors j’ai pris Tamura dans mes bras et nous avons pleuré ensemble. »

Marie-Claire Restoux (FRA, championne olympique, double championne du monde, elle est la première à battre Kye. C’était en finale des -52 kg aux Mondiaux de Paris 1997) – « Ce combat contre Kye a été le plus difficile de ma carrière. Pas seulement parce qu’il s’agissait du ‘choc’ entre deux championnes olympiques d’Atlanta, mais en raison de l’enjeu, du contexte et aussi du scénario de cette finale puisque j’ai longtemps été menée au score. Elle était gauchère, avec un judo de boxeuse fait d’attaques en reprise de garde et de replis rapides, elle ne s’éternisait pas au sol : en clair elle ne me convenait pas… En fin de compte je n’ai eu qu’une seule occasion de poser les mains et je l’ai saisie. Il me semble que c’est au plan psychologique que ça s’est joué. Elle a mené rapidement et je suis restée calme. Plus le combat avançait, plus je sentais une pression énorme sur ses épaules. Sa peur de gagner a fini par prendre le pas sur ma peur de perdre. C’est sans doute pour cela qu’elle est restée si longtemps sonnée. Je crois qu’il lui a fallu longtemps pour s’en remettre. »

Christian Dyot (FRA, entraîneur de l’équipe de France féminine de 1999 à 2009. C’est lui qui a coaché Marie-Claire Restoux lors de sa finale contre Kye, le 11 octobre 1997) – « Avant la finale, j’ai dit à Marie-Claire de ne pas prendre ippon et de n’attaquer vraiment que le plus tard possible, lorsque je lui donnerai le signal. Il fallait à tout prix laisser passer l’orage. Plus le combat allait durer, plus la Nord-Coréenne ferait des erreurs de placement. J’avais remarqué que les différences de taille ce n’était pas son truc. En général lorsqu’elle marquait dans la première minute, elle se contentait ensuite de multiplier les seoi pour empêcher l’autre de s’organiser, mais son judo devenait alors plus approximatif. Mon rôle était surtout de rassurer Marie-Claire. Quand Marie a pris waza-ari, je lui ai souri et lui ai dit ‘Y’a pas ippon’. Quand elle a pris yuko je lui ai redit ‘Y’a pas ippon’. Par contre quand Kye a pris sa troisième pénalité, j’ai dit à Marie ‘On y va !’ et c’est là qu’elle lance son tani-otoshi victorieux en confusion avant-arrière. Kye s’est forgée par la suite un immense palmarès mais son schéma tactique de l’époque restait relativement lisible. Encore fallait-il tenir. C’est ce que Marie a su faire. »

Valerie Gotay (USA, triple championne Panaméricaine, battue par Kye au 2e tour des Mondiaux 2005, en -57 kg) – « Elle m’a battue 3 shidos à 2 au Caire. Je me souviens surtout d’une nana fuyante. Elle courait partout, impossible à saisir, avec des mains et des pieds qui allaient très vite. De fait elle ne m’a pas attaquée une seule fois… et moi non plus puisqu’à aucun moment je n’ai  pu poser mes mains ! Lorsque je suis sortie du tapis je me suis dit qu’elle n’était finalement pas si impressionnante que ça, la ‘fameuse’ Kye… Mais c’était elle qui continuait. Pas moi. [Sourire] »

Patrick Rosso (FRA, entre 1996 et 2009, il a été entraîneur national des filles, puis des garçons et enfin directeur de l’équipe de France masculine) – « Je l’ai beaucoup ‘épiée’. Je me souviens qu’à cette époque la Fédé envoyait souvent Thierry Loison pour filmer sur les championnats d’Asie. C’était le seul moment de la saison où tu pouvais observer les athlètes de Corée du Nord ou de Mongolie – même si c’est beaucoup moins vrai pour ces derniers aujourd’hui. C’est comme cela que nous avons pu déduire que les Nord-Coréens devaient certainement s’entraîner avec les Sud-Coréens, puisqu’ils pratiquaient le même type de seoi inversés à deux mains. Je me souviens aussi du o-soto-gari phénoménal que lui met la Japonaise Narazaki en 1999 à Birmingham – quand tu penses qu’ensuite Kye ne perdra plus jamais en championnats du monde jusqu’à sa retraite en 2008… La question que je me pose à présent c’est : est-ce qu’une carrière comme celle de Kye est envisageable aujourd’hui ? Avec le système de ranking-list, le judo mondial ne risque-t-il pas à l’avenir de passer à côté de champions atypiques comme elle ? »

Barbara Harel (FRA, double championne d’Europe, 5e aux Jeux 2004 et 2008. C’est elle qui a mis un terme à la carrière de Kye en la battant au 2e tour des Jeux de Pékin, le 11 août 2008) – « Kye m’avait battue en 2001 lors du tournoi de Munich – l’une de ses seules sorties en dehors d’un grand championnat. Je me souvenais que nous étions en gauche-gauche et qu’elle m’avait arrachée sur te-guruma. Même si sept ans s’étaient écoulés jusqu’à Pékin, ce combat m’avait permis de la jauger. Je savais que mon judo la dérangeait. D’ailleurs à l’arrivée c’est moi qui la marque sur te-guruma cette fois. Ce fut un combat dur jusqu’à l’ultime seconde. C’était la première fois de sa carrière qu’elle rentrait bredouille d’un grand championnat. La dernière fois, aussi. »

Cathy Fleury (FRA, entraîneur de l’équipe de France féminine de 2005 à 2012. C’est elle qui coachait Barbara Harel face à Kye à Pékin) – « Kye avait un judo très propre. Elle se tenait droite, était toujours sur l’attaque avec une saisie puissante. C’était pour pouvoir observer ce genre de nanas rares que nous insistions parfois auprès de la Fédé pour envoyer les filles en tournoi en Allemagne, puisque c’était l’un des seuls endroits où tu avais l’occasion de les étudier. D’où l’intérêt pour Barbara Harel de l’avoir déjà prise une fois… C’était le tirage idéal pour Barbara qui n’est jamais meilleure que contre les très fortes – et d’ailleurs son parcours ce jour-là en fut l’illustration puisque outre Kye, elle bâtit aussi la championne olympique Boenisch mais s’inclina face à l’Italienne et la Chinoise, aux palmarès pourtant plus légers... »

Yvonne Boenisch (ALL, championne olympique 2004 face à Kye, battue par la même en finale des Mondiaux 2003 et 2005 en -57 kg) – « La première fois que j’ai croisé Kye pour de vrai c’était en finale des -52 kg aux Mondiaux 2001. Elle s’était imposée face à ma coéquipière Raffaella Imbriani et j’avais été impressionnée par sa vitesse et sa puissance. Elle est ensuite restée invisible pendant presque deux ans. Elle n’est réapparue qu’en mars 2003 à Prague, où elle se classa 3e de la World Cup, en -57 kg cette fois. J’ai compris à cet instant que nos chemins étaient amenés à se croiser puisque c’était aussi ma catégorie… Et cela n’a pas manqué de se produire puisque nous nous sommes rencontrées pour la première fois cette année-là en finale des Mondiaux d’Osaka. Je n’avais jamais pris d’adversaire aussi rapide et puissante. Et le pire c’est qu’elle parvenait à maintenir la même intensité du début à la fin du combat. J’affrontais une machine ! J’ai fini le combat avec le coude en vrac mais avec une satisfaction dans la perspective des Jeux l’année suivante : au moins je savais à quoi m’en tenir. Ça n’a l’air de rien dit comme ça mais il faut savoir que les Nord-Coréens ne participent jamais aux stages internationaux, du coup il est très difficile de les étudier. Je pense que Kye a parfaitement su faire de cette donnée un avantage. Dans ma catégorie il y avait toutes les autres et il y avait elle, indéchiffrable.
Forts de l’expérience d’Osaka, nous avons donc mis au point avec mon coach un plan pour la battre à Athènes. Nous nous sommes retrouvées en finale et j’ai eu la chance que tout fonctionne. Je pense toutefois que je ne l’aurais jamais battue si je l’avais prise pour la première fois à cette occasion. Aux Mondiaux du Caire l’année suivante, nous nous sommes à nouveau prises en finale. L’affiche était belle mais je n’avais pas les moyens de rivaliser. J’avais coupé longtemps après mon titre olympique pour soigner mon genou. C’est donc elle qui a logiquement remporté cette belle en me projetant au bout de 38 secondes sur uchi-mata.
Elle reste de loin la meilleure judokate que j’ai jamais affrontée. Je n’ai jamais eu la chance de la voir s’entraîner mais je l’ai vue à l’œuvre à l’échauffement et… disons que je n’aurais pas aimé l’affronter dans les premiers tours !
J’ai toujours eu le contact facile avec mes adversaires une fois le combat terminé. À Pékin, j’ai voulu échanger mon T-shirt national avec le sien mais son coach ne l’a pas autorisée à le faire. Cela en dit long sur le régime dont elle est issue… Au final nous aurons donc disputé l’une contre l’autre trois finales mondiales et olympique consécutives mais nous n’aurons jamais réussi à échanger un mot. Je trouve cela très beau et très triste à la fois.
 »

Tous propos recueillis par Anthony Diao

 

 

 

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