1:12 15 mar

Archives EDJ - À la rencontre des Elmont Brothers

Entretien initialement paru dans l'EDJ33 (juillet-août 2011)

Paramaribo, Montréal, Rotterdam, Amsterdam, Haarlem, Le Caire, Tokyo… Le parcours de la joint-venture « The Elmont Brothers » - comme ils aiment à se surnommer - est une saga post-coloniale, partie d’une pirogue d’Amazonie pour se poursuivre d’un vol de la KLM au suivant. Nés d’un fonctionnaire et d’une infirmière en gériatrie, Guillaume (29 ans, psychologue dans l’Armée de l’air) et Daxenos « Dex » (27 ans, en 4e année de médecine) ont un petit air de Pharell Williams, impassibles en apparence et volontiers pince-sans-rire une fois la glace brisée. Ils racontent pour l’EDJ deux trajectoires qui n’en font qu’une. 


Dex et Guillaume Elmont, 1 + 1 = 1 ©Archives Dex Elmont/L'Esprit du judo

Guillaume, lors du dossier sur les seoi pour lequel nous t’avions sollicité [cf. EDJ29], tu évoquais le « secret des Elmont », tout en précisant que vous ne le révèleriez pas avant la fin de vos carrières respectives. C’est ton dernier mot ?
Guillaume :
Oui [Sourire]… Je peux quand même te dire que notre père Ricardo a débuté le judo au Suriname, à l’âge de 13 ans. Il a pris part aux JO de 1976 à Montréal, un an après l’indépendance. En 1980, nos parents ont quitté le Suriname pour les Pays-Bas. Comme beaucoup de Surinamiens, ils ont senti arriver le coup d’Etat militaire de Desi Bouterse, et voulaient un futur pour leurs enfants. Ils se sont d’abord installés à Rotterdam, où Dex et moi sommes nés. Puis nous avons emménagé à Amsterdam. C’est là que nous avons débuté le judo chez Henny Pleizier, un club tout neuf près de chez nous, à Amsterdam Zuid-Oost [Amsterdam sud-est, quartier le plus multiculturel de la ville, NDLR].
Dex : Et depuis 2006, nous habitons tous les deux à Haarlem, à 20 km à l’ouest d’Amsterdam et à 500 mètres l’un de l’autre.

S’agissant de vos débuts, c’est votre père qui vous a inscrits ?
G. : Justement, non. La première fois, c’est notre mère qui nous a amenés au club, sans même prévenir notre père. J’avais six ans et Dex quatre. Elle tenait absolument à ce que nous ne ressentions aucune pression au fait de porter le nom Elmont.
D. : Et ce fut le cas… Nous envisagions le judo comme un jeu. Il fallait nous voir faire des roulades, nos parents riaient ! Ce n’est que plus tard qu’Henny a fait venir notre père et qu’il est devenu professeur au club. Guillaume a peu à peu commencé la compétition, et c’est là que le virus m’a pris à mon tour : « Hey, moi aussi je veux gagner ! » [Rires]

À quel moment le judo est-il devenu une priorité pour vous deux ?
G. : Bien plus tard. Nos parents ont toujours veillé à ce que nous privilégions l’école au judo. Et puis nous pratiquions d’autres sports à côté – moi, en tout cas, lui, hum hum… [Rires]
D. : À l’école, la plupart des profs ne tenaient pas compte de notre calendrier de compétition. Ça a continué comme ça jusqu’à l’Université. Je me souviens d’un prof à qui je montrais une convocation internationale pour justifier une absence, et qui m’a juste dit : « J’ignorais que tu étais si bon ! »
G. : Et puis, même si nous commencions à avoir des résultats, nous étions dans une toute petite structure. Nous étions dix sur le tapis. C’est en 1999 que nous avons signé à Haarlem, au Kenamju de Cor van der Geest. J’avais 18 ans et Dex 15.

Ça a dû vous changer…
D. : Ça, tu peux le dire ! A Amsterdam, c’était l’enseignement à l’ancienne, il était interdit de parler sur le tapis. Au Kenamju, tout le monde parlait, je n’en revenais pas !
G. : Surtout, l’encadrement était très pro, les infrastructures au top et nous côtoyions alors le must du judo néerlandais. Il y avait sur le tapis des compétiteurs comme Maarten Arens, Ben Sonnemans que j’appréciais beaucoup, les sœurs Gal, Claudia Zwiers… Dex bossait avec Ruben Houkes… C’est marrant d’ailleurs de se dire qu’à présent nous sommes les plus vieux... Bon, aujourd’hui encore, nous payons toujours 500 euros la cotisation quand même, hein. [Sourire]

A quelle fréquence vous entrainez-vous ?
G. : Une semaine-type, c’est quatre séances de judo, deux footings et deux blocs de musculation, en veillant à ne pas en faire trop pour ne pas avoir ensuite de problème à descendre au poids. Je fais en effet partie de ces gens qui, s’ils n’avaient pas fait de judo, seraient juste… gros [Rires]. D’ailleurs je pense qu’après Londres je monterai en -90 kg.

Guillaume, à cette époque tu tirais en -73 kg, Dex en -66 kg. Que serait-il advenu si vous vous étiez retrouvés dans la même catégorie ?
G. : Ce ne serait pas arrivé et ceci pour deux raisons. D’abord parce que moi je mange comme un chancre et lui ne mange rien, donc forcément nos courbes de poids vont en s’éloignant [hors compétition, Guillaume avoue monter aujourd’hui à 85 kg tandis que Dex est stable à 75 kg, NDLR]. Et puis surtout nos parents nous l’ont formellement interdit. « OK pour le judo, mais pas question que vous soyez dans la même catégorie. Vous n’êtes pas adversaires, vous êtes frères ! »
D. : C’était un sage conseil car la presse néerlandaise a par la suite parfois essayé de nous opposer. En vain.

Justement. Dex, vous avez trois ans d’écart. Tu avais 21 ans lorsque ton frère est devenu champion du monde. Ce n’est pas trop dur ensuite de te faire un prénom ?
D. : Ça a pu l’être, mais ce n’est plus le cas depuis 2009 et ma médaille d’argent aux championnats d’Europe de Tbilissi. J’avais 25 ans. Ce jour-là je me suis prouvé que je pouvais faire comme mon frère.
G. [à Dex] : Depuis jour-là, tu n’es plus « le frère de Guillaume », tu es devenu Dex Elmont… [Il reprend] J’ai connu la même chose par rapport à mon père. C’est presqu’un passage obligé.
D. [à Guillaume] : Je n’oublie cependant pas l’inspiration née de ton récit, après ta victoire aux championnats d’Europe juniors à Chypre, en 2000. Tu avais l’air si heureux que je me suis dit « Je veux accomplir ça moi aussi ! »

Quel rôle joue aujourd’hui votre père dans votre carrière ?
G. :
Forcément, il est davantage en retrait puisque notre niveau aujourd’hui est supérieur au sien à l’époque. Mais il est toujours de bon conseil.
D. : Il me répète souvent de combattre avec ma tête. Et les faits lui donnent raison [en mai 2011 à Istanbul, Dex se fera éliminer des championnats d’Europe par hansoku make, pour une saisie de jambe évitable, NDLR].

En 2010 aux mondiaux à Tokyo, juste avant la cérémonie protocolaire pour le podium de Dex, toi Guillaume tu as fait le tour des barrières pour lui donner une très longue accolade…
G. : Oui, je me souviens de ce moment. J’étais fier de lui. C’était fort.
D. : Guillaume avait fait 7e dans sa caté. Davantage qu’une médaille pour moi, c’était une médaille pour « The Elmont Brothers ». [Sourire]

Retournez-vous parfois au Suriname ?
G. : Nous y sommes allés deux fois, oui. C’est peu mais la bonne question serait plutôt quand pouvons-nous y aller ? En 2005, après mon titre mondial, j’ai pris ma première semaine de vacances depuis… 1996 !
D. : Pour prendre un autre exemple, en 2010 le Grand Prix de Rotterdam – un passage obligé pour nous, Néerlandais – avait lieu quelques semaines à peine après les Monde. Ça n’arrête jamais !
G. : Honnêtement, le Suriname, nous aimerions pouvoir y rester huit semaines d’affilée à chaque fois. Faire le plein de famille, se régaler de roti, pom, pastei, telo, tous ces bons plats… Mais le calendrier ne le permet pas. C’est d’ailleurs un comble de vouloir aligner notre circuit sur celui du tennis puisque même les tennismen se plaignent que leur calendrier est trop chargé…

Que pensez-vous d’ailleurs de l’évolution des règles, ces dernières années ?
G. : Sur le principe, l’évolution des règles d’une discipline est une bonne chose… tant que cette évolution prend la direction du futur ! Or, avec ces judogis qui ressemblent à des robes de chambre…
D. [le coupe] : Mec, nous serons bientôt fagotés comme des karatekas ! [Rires]
G. : Voilà… Je crois que le judo est, à ma connaissance, le seul sport dont le projet semble être de vouloir aller… vers le passé [Sourire].

Tu parlais de futur… Où s’arrêtera la quête des « Elmont Brothers » ?
D. :
Guillaume et moi avons un objectif commun, celui de remporter les trois médailles : l’européenne, la mondiale et l’olympique. Dans l’absolu il ne nous manque à ce jour que la médaille olympique… Mais quel que soit le championnat, l’or reste le rêve, car le bronze c’est vilain et l’argent c’est la tristesse [Sourire]. Et nous sommes nombreux à vouloir la même chose, donc il faut se battre !
G. : L’autre rêve ce serait de remporter un titre chacun sur un même championnat. Ça ne nous est jamais arrivé. Moi qui n’aime pas trop les longs voyages, le fait que les prochaines échéances soient Paris et Londres me fait me dire une chose : « ça c’est bon pour les Elmont Brothers » [Sourire].

Projetons-nous encore plus loin. Quid des « Elmont Fathers » ? Si un jour vous deviez avoir des enfants, les mettriez-vous au judo ?
D. :
Au moins pour qu’ils apprennent à chuter et à se protéger la tête, oui.
G. [à Dex] : Là c’est le futur médecin qui parle [Sourire]… Moi je les mettrais plutôt au tennis, au golf ou au foot.

Pourquoi ?
G. : Parce qu’au moins ils pourront gagner de l’argent et ne finiront peut-être pas leur carrière avec un corps tout cassé ! [Rires]

 

Propos recueillis par Anthony Diao
Entretien initialement paru dans l'EDJ33 (juillet-août 2011)

 

Guillaume Elmont en bref
Né le 10 août 1981 à Rotterdam (Pays-Bas)
1,75 m, -81 kg
5e dan
Spéciaux : seoi
Principaux résultats :
1er : CM 05
2e : CE 08
3e CM 07, CE 06, 07, 10
2 fois vainqueur du Tournoi de Paris (05, 07), 10 fois champion des Pays-Bas…

Dex Elmont en bref
Né le 10 janvier 1984 à Rotterdam (Pays-Bas)
1,75 m, -73 kg
4e dan
Spéciaux : seoi
Principaux résultats :
1er : Grand Chelem de Moscou 2011
2e : CM 10, CE 09
5 fois champion des Pays-Bas.

 

Les autres actualités similaires

Original-pav%c3%a9_boutique_edj
Original-original-310_militaires
Original-original-310_veterans
Original-pav%c3%a9_310__code
Original-original-310_cjuniors
Original-original-310_cadets
Original-original-310_para_judo
Original-original-310_regions
Original-pave_310
Original-flyer
Original-pav%c3%a9_310
Original-fly-abo_sensei