10:48 26 oct

Travis Stevens, ma vie de combattant

Entretien inédit avec le -81kg américain, vice champion olympique à Rio

Une gueule à jouer dans un Sergio Leone, des doigts strappés jusqu’aux poignets et une ceinture noire de jiu-jitsu brésilien qui ne donne envie à personne de poser un genou à terre face à lui : à 30 ans et à sa dixième tentative planétaire (3 JO, 7 championnats du monde), l’élève des Pedro père et fils et le vieux complice de Marti Malloy a touché le 9 août 2016 à l’argent olympique que sa persévérance méritait. En complément à l’article qui lui est consacré dans l’EDJ64 à paraître le 1er octobre, entretien rare et bref avec l’homme derrière la médaille, un dur au mal mûri par les échecs, les remises en question et le recul que confèrent ces innombrables compétitions terminées en tribunes. Si vous cherchez un synonyme au verbe « se battre », essayez Travis Stevens.

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.


Jimmy Pedro et Travis Stevens : deux bronzes olympiques et un titre mondial pour le maître, l'argent de Rio pour l'élève
©Paco Lozano/L'Esprit du judo

Qu’est-ce qui a changé entre le Travis qui se classe 5e en -81kg aux Jeux de Londres et celui qui termine médaillé d’argent quatre ans plus tard à Rio ?
Le soutien des miens. À Londres, mes coéquipiers comme mes entraîneurs ont estimé que je m’étais fait voler en demie. Depuis cette date, chacun a apporté sa pierre pour veiller à ce que, cette fois, je ne me fasse pas refuser l’accès au podium. Et avoir Kelita Zupancic, ma copine, à mes côtés durant ce parcours m’a aidé probablement plus que je ne veux l’admettre. Elle m’a appris énormément tout au long de ces années.

En 2014 à Chelyabinsk tu nous confiais avoir besoin de réfléchir à pourquoi tu ne parvenais pas à décrocher de médaille olympique ou mondiale. Qu’as-tu changé dans ta préparation pour enfin atteindre cet objectif aujourd’hui, à 30 ans passés ?
Un jour j’étais à l’hôpital pour soigner mon genou. Nul n’était autorisé à venir me voir. J’avais donc du temps pour réfléchir à ma carrière et au judo dans son ensemble. C’est à ce moment-là qu’une vérité m’est apparue : personne ne retient le nom des médaillés olympiques ou mondiaux. Ces compétitions satisfont avant tout l’égo des athlètes. Elles ne sont pas le reflet de leur talent réel. J’ai même fait le test de poser la question autour de moi : qui a été médaillé dans telle catégorie à telle compétition ? Soit les gens hésitaient, soit ils se trompaient. Les combattants dont les gens se souviennent sont ceux qui les ont touchés émotionnellement, ceux auxquels ils ont pu s’identifier. Donc je me suis dit : globalement je suis dans le Top 5 mondial depuis 2011 – même si j’en suis sorti quelques fois –, et j’ai prouvé que j’étais l’un des meilleurs combattants de ma catégorie. C’est cela qui compte, davantage qu’une médaille olympique ou mondiale. Les gens se souviennent moins des médailles que des combattants.


Il n'avait plus battu le n°1 mondial géorgien Tchrikishvili depuis... les Jeux de Londres. En l'étranglant en demi-finales ce 9 août 2016 à Rio, Travis Stevens efface le traumatisme de son échec au même stade de la compétition en 2012 face à l'Allemand Bischof et s'offre, à 30 ans, sa première médaille planétaire
©Paco Lozano/L'Esprit du judo

Tu évoquais ton genou. Tu es passé tout proche de l’amputation l’an passé. Que t’est-il arrivé exactement ?
En juillet 2015, j’ai remporté l’or aux Jeux panaméricains de Toronto. Dans la nuit qui a suivi, je me suis envolé pour la Russie, direction le Grand Chelem de Tyumen où je devais me peser cinq jours plus tard. Après deux jours de voyage, mes bagages ont été égarés et il me restait dix kilos à perdre, avec juste un sauna à ma disposition. Mon système immunitaire est devenu inexistant. Dans cette course contre-la-montre pour perdre du poids, j’ai eu une infection au genou. À Tyumen, je n’ai même pas pu serrer la main de l’Italien Ciano à la fin de notre combat du premier tour car j’ai dû courir aux toilettes pour vomir. Quand je suis rentré aux Etats-Unis, le gonflement de mon genou s’est accentué jour après jour. Les championnats du monde approchaient, et il y a eu des matins où je ne pouvais même pas poser le pied par terre pour marcher. J’ai vu cinq médecins différents. Aucun n’a su me dire ce que j’avais exactement.

Pourtant tu as combattu à Astana [étranglé au premier tour par l’Allemand Wieczerzak, NDLR]. Que s’est-il passé ensuite ?
Après les mondiaux, je suis rentré chez moi. Là les médecins m’ont immédiatement envoyé aux urgences et ont même envisagé de me couper la jambe pour empêcher l’infection de s’étendre. Ils m’ont hospitalisé pendant sept jours puis, une fois que l’infection a été stabilisée, ils m’ont opéré. J’ai passé les deux mois suivants en convalescence chez moi, avec une infirmière qui venait me rendre visite trois fois par semaine. L’infection avait attaqué ma peau, mon muscle et l’os de ma jambe. Après l’opération, le chirurgien m’a dit que j’aurai besoin d’une prothèse au genou plus tard vu les dégâts causés au niveau de l’os.

Tu as aussi eu ce traumatisme crânien à Düsseldorf 2015 qui t’a obligé à rester chez toi pendant plusieurs semaines avec des lunettes de soleil, tes doigts sont parmi les plus défoncés du circuit… Ça se présente comment, pour toi, les vieux jours ?
Ça se présente mieux depuis quelques mois [Sourire]. L’année qui vient de s’écouler j’ai travaillé avec le Comité olympique américain et Scott Georgaklis, un nouveau préparateur physique. Ils ont réussi à me maintenir en meilleure santé que je ne l’avais jamais été. Je leur suis tellement reconnaissant de m’avoir permis d’enchaîner six mois sans me blesser pour la première fois de ma carrière ! Et même si mes mains sont abîmées au-delà de toute réparation, nous avons réussi à bosser avec.

À Rio tu as donné une leçon au monde en ne-waza. Comment expliques-tu cette différence de niveau avec les autres combattants ?
Je ne crois pas avoir un si bon sol que ça. Ce que je constate en revanche, c’est que le ne-waza est négligé par le reste du monde. Durant les stages internationaux, j’observe que beaucoup des meilleurs athlètes sèchent les sessions de ne-waza. Je ne suis même pas certain qu’ils le travaillent lorsqu’ils sont chez eux, ou alors ils s’en servent juste comme un moyen de s’échauffer. Kayla et moi avons tous les deux réussi à nous frayer un chemin jusqu’en finale des Jeux en utilisant presque exclusivement le travail au sol.


Aux côtés de sa compagne, la Canadienne Kelita Zupancic, 7e en -70kg à Rio
©Archives Travis Stevens/L'Esprit du judo

Quelle est la suite pour toi ? Septembre 2016 a l’air un poil plus fun que septembre 2015, n’est-ce pas ? Et j’imagine que tu n’es plus tout à fait à 81kg… [Sourire]
Effectivement, si tu considères que cette fois je ne suis pas sur un lit d’hôpital, c’est mieux cette année, oui [Sourire]. Et concernant le poids, je ne suis pas remonté sur une balance depuis Rio mais je pense pouvoir te confirmer sans crainte de trop me tromper qu’effectivement je ne dois pas être à 81kg [Rires]. Depuis les Jeux j’ai passé du temps en famille. Une semaine à Toronto dans la famille de Kelita puis une semaine à Seattle dans la mienne. Puis nous sommes partis tous les deux en vacances sur une plage de Caroline du Nord. Octobre marquera le retour à l’entraînement. J’ai aussi fini de régler les détails de ma nouvelle école Fuji Gym. Je discute également de mon avenir avec USA Judo pour voir si je continue à combattre et à m’entraîner. Pour l’heure je n’ai pas de compétitions prévues avec USA Judo jusqu’à la fin de l’année. Je sais juste que je combattrai avec TSV Abensberg en finale de la Golden League en décembre. J’ai hâte d’y être.

 

Propos recueillis par Anthony Diao

À lire dans l’EDJ64 à paraître le 1er octobre : « La vengeance aux deux visages », chronique de la longue route ayant mené Travis Stevens et Kayla Harrison au podium olympique de Rio 2016.

 

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