1:13 15 mar

Que deviens-tu... Dex Elmont ?

Hier, aujourd'hui et demain vus par le néo-retraité néerlandais

La nuit se lève sur la longue et riche carrière sportive de Daxenos « Dex » Elmont. Médaillé mondial 2010, 2011 et 2013, champion d’Europe 2014 et 5e aux JO de Londres, le Néerlandais de 33 ans a tiré sa révérence à l’automne 2016. N°1 mondial des -73kg de novembre 2014 à mai 2015, l’élève de Maarten Arens au Kenamju de Haarlem restera dans la mémoire des lecteurs de l’EDJ comme ce mur infranchissable qui se dressa face à la comète Ugo Legrand, lors d’au moins trois moments-clés de l’éphémère carrière du golden boy français (Mondiaux 2011, JO 2012, Europe 2014). Réputé être l’un des combattant les plus intelligents du circuit de par sa capacité à s’adapter aux forces et aux faiblesses de l’opposition, le cadet des frères Elmont – Guillaume, son aîné de trois ans, fut champion du monde des -81kg en 2005 –, étudiant en médecine dans le civil, revient ici sur une carrière qui se clôt au moment précis où le judo néerlandais aborde le délicat virage de la centralisation… Puisse l’Histoire retenir qu’avant de recevoir ses premiers patients, le futur Docteur Elmont fut longtemps un sacré client.


Montpellier, 25 avril 2014. Huit mois après le décès de son père et trois mois après la naissance de sa fille, le triple médaillé mondial remporte à 30 ans son premier et unique titre continental senior. ©Paco Lozano/L'Esprit du judo

Tu as annoncé ta retraite le 30 novembre 2016. Est-ce que cette décision a été difficile à prendre ?
Je me suis retiré du judo professionnel car le moment était venu. J’avais dit un jour que j’arrêterai en 2008 après les Jeux de Pékin, donc cette décision vient de loin. Au final je suis heureux de ne pas m’être arrêté à cette époque-là puisque mes meilleures années étaient finalement devant moi.

Pourquoi maintenant, alors ?
Plusieurs raisons m’ont poussé à arrêter. D’abord j’ai deux magnifiques enfants. L’impact du judo sur ma vie comme sur la leur devenait de plus en plus délicat à équilibrer. Ensuite j’ai aujourd’hui 33 ans. Je ne me voyais pas continuer à combattre quatre années supplémentaires et être toujours au top pour Tokyo 2020. Enfin j’arrête aussi en raison de mes études. En 2017 j’ai commencé mon Master en médecine. Cela implique de travailler à l’hôpital tous les jours de 8 h à 18 h, ce qui est difficilement compatible avec les exigences d’une carrière de haut niveau. Tout cela mis bout à bout, la décision s’est imposée d’elle-même.

Lors du stage de Sotchi en juillet 2015 [cf. EDJ61], ton frère aîné Guillaume, qui s’est lui aussi retiré trois mois après suite à une blessure, me disait en faisant uchi-komi qu’il était d’ores et déjà conscient de vivre alors ses « derniers stages, derniers Championnats d’Europe, derniers Championnats du monde, etc. ». As-tu ressenti la même sorte de mélancolie dans les mois qui ont précédé Rio ?
Je savais que ce serait mes derniers Jeux et que la fin était proche, mais la date exacte n’était pas encore arrêtée. J’ai seulement décidé de prendre le meilleur de chaque situation, de m’entraîner dur et de profiter de tout ce qui arriverait sur cette dernière année. Mon seul regret est de ne pas avoir eu cette approche depuis le premier jour où j’ai commencé à combattre à l’international. C’est tellement bon de voyager, de t’entraîner et de vivre des aventures avec tes copains…

Dans le communiqué annonçant ta retraite, tu as écrit que le judo représentait jusqu’ici quasiment 100% de ta vie quotidienne : deux entraînements par jour, manger, dormir, etc. Quel est ton quotidien aujourd’hui ?
Du moment où j’ai arrêté le judo, mon quotidien a changé du tout au tout. Je me suis davantage impliqué dans l’éducation de mes deux enfants, et le judo n’est clairement plus ma priorité… De plus, début 2015, j’ai eu des problèmes avec mon système vestibulaire et mon audition. Cela m’a conduit à consulter dans trois hôpitaux différents, et jusqu’à ce jour aucune solution n’a été trouvée. J’ai donc décidé de ne pas remettre de judogi tant que je ne me sentirai pas mieux physiquement.

Tu as aussi annoncé que tu allais continuer avec « une autre veste blanche »…
En fait cette autre veste blanche renvoie à mes études, puisque j'envisage de devenir médecin dans un avenir proche. J’ignore encore ce que sera ma spécialité mais plusieurs m’intéressent : médecin généraliste, réhabilitation, anesthésiste... Idéalement, j’aimerais être diplômé avant le début des Jeux de Tokyo.

Tu n’es pas le seul judoka néerlandais à mener de front carrière et longues études… 
Effectivement, je ne suis pas le premier. Elisabeth Willeboordse et Jeroen Mooren ont terminé leurs études de médecine, mon frère Guillaume est diplômé en psychologie, etc. Aux Pays-Bas, le système n’aide pas beaucoup les athlètes et encore moins les judokas. Il y a beaucoup plus d’argent en football, en patinage de vitesse et en hockey, par exemple. En judo, il n’y a pas beaucoup de débouchés ni d’argent à espérer sur la durée. Dès que tu en termines avec ta carrière, tu te retrouves livré à toi-même.

En France, nous entendons tout et son contraire sur la réorganisation du judo néerlandais en ce début d'olympiade. Qu’en est-il exactement ?
Sur les vingt-cing dernières années, les Pays-Bas ont eu une solide base de talents. Mais nous n’avons jamais eu de large sélection comme la France, le Japon, la Corée ou la Russie. Le nouveau système cherche à avoir tout le monde au même endroit avec le meilleur équipement, afin d'emmener davantage de gens à un haut niveau de judo. À l’arrivée nous aimerions avoir une sélection plus importante. Si nous voulons avoir du succès dans le futur, nous devons procéder à des changements. Je ne prétends pas que celui-ci soit le bon. Je dis juste que nous tirerons un premier bilan dans huit ans.

Tu vois la nouvelle génération de judokas néerlandais y parvenir ?
Etant sorti du jeu à présent, je pense que la route qui mène à Tokyo sera d’abord affaire de choix individuels avec quelques intersections communes. Les cartes sont rebattues et chacun doit trouver son propre chemin. Encore une fois, il est trop tôt pour se livrer à des conclusions. J’espère simplement que nous verrons des médailles néerlandaises à Tokyo !

Lors de l’entretien croisé que nous avions réalisé en 2011 avec ton frère [cf. EDJ33], lui et toi disiez qu’il vous restait deux rêves à accomplir à cet instant de votre carrière : soit être médaillés dans les trois grandes compétitions (JO, championnats du monde, championnats d’Europe), soit remporter tous les deux une compétition le même jour. À l’heure de la retraite, vous n’aurez atteint ni l’un ni l’autre. Pas de regrets sur ce plan ?
Bien sûr, j’aurais voulu avoir une médaille olympique. Maintenant je pense que peu importe l’éclat de ta carrière ou combien de médailles tu as gagnées, car au final tout le monde passe un jour par l’expérience de ce combat ou de ce moment précis où, après coup, tu sais que tu aurais pu faire mieux. Donc comme le dit le sage Cor van der Geest : « Ne commets pas l’erreur de ne penser qu’à la victoire, savoure d’abord le voyage qui t’en rapproche. »


Ugo Legrand et Dex Elmont, un clasico du bloc final des -73kg pendant quatre ans, comme ici à Montpellier, en finale des championnats d'Europe 2014 - un duel qui tournera une fois de plus à l'avantage du Néerlandais. ©Paco Lozano/L'Esprit du judo

En France tu es également connu comme étant l’homme qui a brisé à trois reprises  les rêves dorés d’Ugo Legrand : sur décision en demi-finale des mondiaux de Paris en 2011, puis sur deux purs mouvements de judo en quarts de finale à Londres en 2012 puis en finale des championnats d’Europe de Montpellier en 2014. Tu termines ta carrière avec un 5-0 dans vos tête-à-tête. Et le hasard de l’histoire a voulu qu’Ugo ait annoncé sa retraite le 8 octobre 2015, soit le même jour que ton frère Guillaume. Que retiens-tu de votre rivalité ?
Pour ce qui est d’Ugo, c’est vrai que nous nous sommes pris souvent et que je l’ai battu quelques fois [Ugo s’imposa tout de même une fois, lors des Seigneurs des Jeux, une soirée de gala organisée le 24 mars 2013 au Zénith d’Orléans et proposant la revanche de certains duels des JO de Londres, NDLR]. La plupart de nos affrontements ont été de gros combats et je garde le plus grand respect pour le judoka qu’il était. Effectivement je l’ai battu à Londres mais derrière il a récupéré, a remis ses idées en place et est allé remporter le bronze. Il a aussi battu des adversaires que personnellement je trouvais très durs. Je me souviens encore de la façon dont il est devenu champion d’Europe en 2012, il semblait tellement facile… Notre demi-finale à Paris en 2011 fut très serrée. Je m’étais déjà préparé à aller combattre pour le bronze parce que je pensais que, étant en France, les arbitres favoriseraient un Français. Tu peux d’ailleurs lire la surprise sur mon visage lorsqu’ils m’ont désigné vainqueur… Pour ce qui est de l’annonce de sa retraite, je ne l’ai su que bien après. Quelque part je n’ai pas été très surpris. Les mois précédents, Ugo avait l’air fatigué et la tête ailleurs. Je pense qu’il a bien fait et j’espère qu’il a une belle vie à présent.

En quarts de finale des mondiaux 2013, tu es passé tout près de battre le Japonais Shohei Ono, le bougeant comme quasiment personne n’a réussi à le faire depuis. Peux-tu nous raconter ta version de ce combat épique ? L’une de tes erreurs dans la gestion tactique de la dernière minute ne fut-elle pas d'avoir voulu t’auto-arbitrer ?
Notre rencontre de 2013 fut très étrange. Je menais par yuko et Ono a fait une action illégale en passant sa tête sous mon bras, mais il n’a pas été pénalisé pour cela. Cela m’a frustré. La pression a augmenté et il a égalisé. Mais il restait alors du temps et j’avais toujours deux shidos d’avance. Il y a beaucoup à dire sur le dénouement mais l’arbitre – ou plutôt la table centrale – a selon moi fait une grosse erreur en m’infligeant le deuxième shido à quelques secondes de la fin… Au golden score, j’ai tenté le tout pour le tout sur une attaque et Ono m’a contré à la régulière. Il n’y avait rien à redire.

Il s’agissait aussi de ta quatrième défaite d’affilée en grands championnats face à un Japonais…
Les Japonais et moi… Oui ils m’ont battu plusieurs fois à des moments-clés : deux finales de championnats du monde, la demi-finale des Jeux et ce combat à Rio 2013. Ils parvenaient à combattre sur un tempo plus élevé que le mien, ce qui me coûtait souvent un shido qui m’obligeait à me découvrir. Et je faisais l’erreur de combattre à la Japonaise contre eux, alors que j’aurais dû combattre à l’Européenne, c’est-à-dire plus baston.


Montpellier, 25 avril 2014, finale des championnats d'Europe (bis). En attaquant dans l'attaque en reprise de garde d'Ugo Legrand, Dex Elmont ipponise le Français et s'offre son premier - et unique - or en grand championnat senior, onze ans après son titre européen junior. "Ce fut un long chemin" déclara-t-il ensuite au micro de l'EDJ. ©Paco Lozano/L'Esprit du judo

Tu avais gagné toutes les médailles européennes et mondiales excepté l’or lorsque tu remportes les championnats d’Europe en 2014 à Montpellier
Montpellier restera une très belle journée pour moi ! Enfin je décrochais cette médaille d’or que je pensais mériter depuis longtemps, notamment eu égard à mes trois médailles mondiales. Le truc c’est qu’en judo rien n’est jamais acquis – sauf le fait que Riner gagne tout [Rires]. Pour gagner l’or tu as juste besoin de gagner tous tes combats sur une journée, et c’est ce qui s’est passé à Montpellier.

Est-ce que tu as atteint ce jour-là le sommet de ta carrière ?
À vrai dire, je l’ignore. Bien sûr j’ai connu toutes sortes d’expériences en grands championnats, mais au final je me souviendrai d’abord des aventures que j’ai pu vivre avec mes amis. C’est cela je pense qui restera le plus important. Lorsque tu manges, que tu dors et que tu t’entraînes avec des gens, tu arrives vraiment à les connaître. Et nous avons aussi partagé de sacrées fêtes ensemble [Rires].

Toujours dans notre entretien de 2011, tu disais que depuis vos débuts vos parents vous avaient interdit de combattre dans la même catégorie, ton frère et toi. Comment décrirais-tu toutes ces années que vous avez passées ensemble sur le circuit ?
Guillaume et moi avons partagé de très bons moments ensemble. Et je pense que tous ces moments, toutes ces aventures, toutes ces expériences que nous avons vécues sont aujourd’hui plus précieuses à mes yeux que toutes les médailles que j’ai remportées. Tu peux voir un sourire apparaître sur mon visage à la simple évocation d’une anecdote relative à cette époque…


Trois décennies de complicité et de tranches de vie pour les Elmont Brothers
©Archives Guillaume Elmont/L'Esprit du judo

Je me souviens de Guillaume venant vers toi en zone mixte en 2010 à Tokyo et te donner une longue et silencieuse accolade pour ta médaille d’argent aux championnats du monde…
Pour moi les moments les plus difficiles restent nos défaites respectives aux JO, lui à Pékin puis moi à Londres. Dans les deux cas nous avons été battus en demies puis dans le combat pour le bronze. À Pékin je ne savais pas comment le réconforter après son élimination, mais je me souviens encore de la façon dont sa douleur m’avait affecté moi aussi. Je pense qu’il a ressenti la même chose pour moi à Londres… À Tokyo, effectivement, je me sentais très triste après ma défaite en finale. Mon frère est alors venu me rejoindre en zone mixte. Il avait un immense sourire et m’a dit qu’il était fier de moi. Ses mots signifiaient tellement pour moi que je suis passé en un instant de la tristesse à l’euphorie. Vraiment, la relation que nous avons lui et moi est quelque chose d’unique. Nous avons été « bénis » de partager autant de moments ensemble, sur et autour du tatami.

Au cours du même entretien de 2011, ton frère disait que le calendrier international vous mettait dans l’impossibilité de visiter le Suriname, le pays natal de vos parents, aussi souvent que vous le souhaiteriez. Et Guillaume rappelait aussi que le calendrier judo était calé sur le modèle de celui du tennis. Or en tennis justement, des aménagements existent en fonction de l’âge notamment, ce qui a sans doute permis à Serena Williams et Roger Federer, âgés respectivement de 34 et 35 ans, de remporter l’Open d’Australie 2017. Fort de tes années d’expérience sur le circuit, qu’est-ce qui selon toi permettrait d’améliorer le calendrier et de permettre à des profils comme le tien de se rendre plus souvent dans le pays de leurs grands-parents, voire de combattre au delà de 35 ans ?
Il y a une grosse différence entre le tennis et le judo : l’argent. Donc même si mon corps était capable de combattre à cet âge, les retombées économiques ne sont de toutes façons pas bénéfiques pour mon avenir.  Dans la vie il faut faire des choix. Le judo est en train de devenir un job à plein temps. Aujourd’hui soit tu t’y dédies à 100%, soit tu fais autre chose.

Tu as quelques idées d’améliorations ?
Concernant le circuit, je pense qu’il serait utile de demander un niveau minimal pour participer à un Grand Chelem ou un Grand Prix. Ces dernières années, il y a eu un décalage entre la quantité et la qualité sur les Grands Chelems et les Grands Prix. Paris et Düsseldorf conservent un standard élevé sur ces deux plans mais c’est loin d’être le cas partout ailleurs. Maintenant je te dis ça mais concrètement je ne sais pas comment il faudrait faire…

Ton père fut lui aussi un champion [il combattit pour le Suriname lors des Jeux de Montréal en 1976, NDLR]. Guillaume et toi êtes pères à présent. Est-il envisageable de voir bientôt une nouvelle génération d’Elmont sur le tapis prochainement ?
Mes enfants peuvent devenir ce qu’ils voudront. Je souhaiterais toutefois qu’ils fassent du judo pendant au moins quatre ans, pour qu’ils apprennent les valeurs de base de ce sport. Ensuite, peu importe ce qu’ils feront, je serai toujours fier d’eux. Peut-être qu’ils deviendront des musiciens à succès…

Un jour [cf. EDJ29] ton frère Guillaume m’avait dit que les Elmont Brothers ne révèleraient le secret de leur morote que lorsque vous en aurez fini avec vos carrières respectives de compétiteurs. Eh bien, il semble que l’heure est venue, non ?
Il faudra que tu demandes à nos enfants maintenant [Rires].

 

Propos recueillis par Anthony Diao

Une version en anglais de cet entretien est disponible ici.
Pour (re)lire l'entretien croisé avec les Elmont Brothers paru dans l'EDJ33 (juillet-août 2011), ça se passe là.

 

 

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